Hombres « se passe de commentaires »
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C’est au monde anglo-saxon, plus ouvert au champ des gay et gender studies, que nous devons les analyses les plus détaillées et les plus exhaustives du recueil Hombres de Verlaine — la critique française et les biographes traditionnels du Poète Maudit brillant, dans ce domaine, par leur absence. Au mieux, le recueil est cité mais jamais sans une certaine condescendance suspecte.
Pour Steve Murphy, Hombres souffre clairement « de réticences liées à la représentation de l’homosexualité » et d’une « radicale insensibilité d’une grande partie du lectorat hétérosexuel » — comme c’est le cas d’ailleurs pour les poèmes lesbiens de son autre recueil controversé, Femmes.
Pour rappel, Verlaine avait en tête un projet qui devait paraître sous le titre D’aucuns et d’aucunes, dans lequel devait se trouver, d’une part, Hombres, d’autre part, Femmes. Ce dernier fut publié clandestinement par Henri Kistemaeckers en 1891, mais celui-ci refusa d’y associer, — comme c’était pourtant le vœu de Verlaine —, les poèmes homoérotiques de Hombres pour créer le diptyque.
Un des exemples les plus flagrants de cette incompréhension de la critique nous est donné par Etiemble, persuadé d’expliquer l’homosexualité de Verlaine comme un complexe d’Oedipe mal résolu, et fier de nous livrer cette douteuse approche de la nature réelle des relations amoureuses et sexuelles entre hommes en désignant Le Pauvre Lélian comme devant figurer la « mademoiselle du couple ».
On est très loin de ce que Verlaine revendiquera dans Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours où il définit les ébats homoérotiques comme plus intenses que le schéma hétérosexuel classique basé sur la dichotomie virilité(force)/féministe(faiblesse), et de ce fait, comme sources d’un nouvel érotisme partagé:
Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises :
Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux
Bras las autour du cou, pour de moins langoureux
Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises.
N’en déplaise à cette tradition critique méprisante et désintéressée: Hombres et Parallèlement sont des œuvres littéraires clés métriquement, sémantiquement et symboliquement. Ces deux recueils représentent un véritable tournant dans la production homosexuelle de Verlaine.
Stratégies (antérieures) d’évitement
Dans les textes antérieurs à ces deux productions essentielles, Murphy identifie des techniques que l’on pourrait qualifier d’évitement: Verlaine se sentant l’obligation de « réduire ou gommer sa responsabilité juridique et sociale. ». Ces mécanismes de prudence sont au nombre de trois:
- 1. Éviter tout engagement subjectif apparent
Comme lorsqu’il semble « simplement » transposer le sujet d’un tableau dans César Borgia ou Henri III, deux textes ouvertement homosexuels comme le suggèrent le contenu sémantique et l’emploi exclusif de rimes masculines.
- 2. Se distancier en utilisant la satire
Voir Le Pal (opérette comique) ou les parodies des discours de Coppée ou Mérat que représentent des textes comme le Dizain ingénu ou Le Sonnet du Trou du Cul. Plus marquant encore, La Mort des amants, écrit en collaboration avec Léon Valade et dont seule la version de l’Album zutique à survécu: « La Mort des cochons », sous-titrée « Paroles de Baudelaire ».
- 3. Fournir un message opaque ou embrouillé
Typiquement, c’est la stratégie mise en œuvre dans un texte saturnien comme Marco où Verlaine brouille les pistes: le jeune homme convoité par les Sodomes se révèle être une femme à la fin du poème.
En fait, seul un texte comme Le Bon Disciple (mai 1872) semble échapper à ces trois catégories caractéristique de la production de Verlaine avant le tournant opéré en 1889. Sans doute, pour cette raison, n’avait-il jamais eu en tête de le publier — le manuscrit fut saisi par la police lors de son arrestation en 1873.
Toi le Jaloux qui m’as fait signe,
Oui me voici, voici tout moi !
Vers toi je rampe encore indigne !
- Monte sur mes reins, et trépigne !
Une plus franche expression de l’homosexualité
C’est avec son recueil Parallèlement que, pour la première fois, Verlaine laissera s’exprimer librement son homosexualité et se livrera alors à un éloge systématique de la pédérastie. Il s’agit d’un tournant, nous dit Murphy: « l’évocation discrète cède la place à la revendication […] Verlaine s’efforce d’accomplir le retour de tout ce que la société refoulait en profitant de l’affaiblissement de la censure ». Ainsi, cet extrait de Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours:
Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour
Fait l’action suprême, a la parfaite extase,
— Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase —
Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.
Avec un recueil comme Hombres, Verlaine va plus loin encore dans le détail des ébats corporels entre hommes, ayant en tête de créer une œuvre obscène et choquante. L’effet fut plutôt réussi, même si d’aucuns ont préféré insister sur le prétendu caractère régressif de Verlaine à cette époque et sur son état de laideur et de vieillissement avancé ou avançant.
En fait, c’est à Gide, Proust et Genêt qu’il faut reconnaître le mérite d’avoir mis un avant le vrai travail de Verlaine, de sape mais aussi d’affirmation.
Rien à voir, donc, avec de la culpabilité ou de la honte! Comme ont essayé de le démontrer certains critiques et bien plus encore Edmond de Goncourt dans son célèbre (et très homophobe) Journal en s’appuyant sur le caractère délibérément scabreux du recueil:
Malédiction sur ce Verlaine […] sur ce pédéraste […] traversé de temps en temps par des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes […] qui a fait école , dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits ; de tous les goûts antinaturels.
Verlaine avait choisi d’inspirer la répugnance, la révulsion du lecteur — comme avait pu le faire Baudelaire dans Une charogne — assumant, comme le précise Murphy, « des prédilections que l’époque tenait à confiner dans les limites étroites de la littérature psychiatrique » ; « Verlaine avait compris que cet hygiénisme qui réglait l’imaginaire social du XIXe siècle était pour l’homosexuel un véritable mur carcéral et que si l’on ne pouvait l’abattre, il était possible au moins d’y inscrire quelques graffiti. »




