L’inversion comme prisme et moyen universels chez Proust
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Dans l’histoire de la culture gay, la fin du XIXe siècle est marquée par l’émergence d’un type homosexuel. L’activiste et sexologue Magnus Hirschfeld invente la notion de « troisième sexe » qui définit l’inverti comme « une âme de femme dans un corps d’homme ».
Dans sa pensée, l’identité de genre et de sexe varie selon quatre caractères intermédiaires qui définissent des variétés sexuelles infinies entre le type mâle parfait et le type femelle parfait: les organes sexuels, les caractères physiques, l’instinct sexuel et les caractères moraux. Ces critères permettent pour lui de classer les individus selon différents degrés d’hermaphrodisme et d’intersexualité qu’il envisage comme étant des données congénitales sur lesquelles il est impossible d’agir, dans un sens comme dans l’autre.
Sur cette question, Proust rejoint ces militants gays du XIXe siècle pour qui le fait qu’on parle d’eux, même en des termes peu flatteurs, représente une aubaine, l’occasion de réclamer le droit d’exister et de ne plus être contraints de vivre dans la crainte perpétuelle d’être révélés.

Chassez le naturel, il revient au galop
C’est pour cette raison que, dans Sodome et Gomorrhe, Proust fait le choix de relayer de manière exhaustive les premières descriptions médicales qui tentent d’identifier les traces corporelles de l’homosexualité: dilatation, abrasions, déformations. Il n’hésite pas à évoquer les théories particulièrement abjectes d’un Ambroise Tardieu qui fut, sur ce plan, le spécialiste le plus influent à l’époque.
Bien-sûr, il transforme ces thèses dont le but premier est homophobe en outils de revendication. Il intègre ces stéréotypes de manière profonde dans son univers mental et artistique afin de dresser un portait sans concessions de la race de Sodome, dont il lie par ailleurs le destin à celle de Sion :
« Les signes identitaires et identifiants se multiplient, comme le nez de Swann qui finit par réapparaître et s’imposer comme le nez juif par excellence […] ou les manières de Saint-Loup qui rendent visible son identité de tante » comme le souligne Pierre Zoberman.
Son ambition n’était-elle, après tout, d’utiliser l’inversion comme un prisme universel capable (peut-être seule capable) de revisiter et de reformuler la notion d’identité. À cette fin, il décide de faire apparaître aux yeux de tous l’idée d’une ethnie maniérée et reconnaissable. L’Eros devient totalement et pleinement envahissant. Il recouvre toute la surface psychologique et somatique des personnages concernés, allant jusqu’à modifier la structure globale de leur être au monde:
« Un clinicien n’a même pas besoin que le malade en observation soulève sa chemise ni d’écouter la respiration, la voix suffit. Combien de fois […] fus-je frappé dans un salon par l’intonation ou le rire de tel homme, qui pourtant copiait exactement le langage de sa profession ou les manières de son milieu, affectant une distinction sévère ou une familière grossièreté, mais dont la voix fausse me suffisait pour apprendre: « C’est un Charlus », à mon oreille exercée, comme le diapason d’un accordeur. »
C’est qui est étonnant, c’est de voir à quel point ces signes distinctifs échappent totalement au passage du temps et rattrapent même les personnages sur leur lit de mort. C’est bien au niveau des identités que la problématique de l’essence est mise en œuvre de la manière la plus systématique.
Au-delà du placard
En réalité, Proust est contemporain du moment où la sexualité devient une composante définitoire de l’individu. Comme l’a si bien synthétisé Michel Foucault dans La Volonté de savoir, le XIXe siècle fut le témoin de ce basculement de l’homosexuel « relaps » à l’homosexuel « espèce », en d’autres termes l’instauration d’un dispositif d’identification par les pratiques sexuelles.
Pour Eve Kosofsky Sedgwick, À la Recherche du Temps Perdu est consacrée tout entière « à la transparence du placard et à ses effets pour qui en contemple le spectacle ». Pour cette spécialiste queer, les cultures homosexuelles actualisent depuis les années 1880-1890 un idéal esthétique et éthique en un ensemble de pratiques réelles destinées à saper une bonne part des psychologiques préformatives. C’est aussi dans ce contexte qu’elle envisage l’apport de Nietzsche et d’Oscar Wilde:
« Le travail de Nietzsche, qui ignore totalement la question homosexuelle, n’en exalte pas moins la virilité et esthétise la « masculinité » du corps citoyen. À l’inverse, la figure iconique de Dorian Gray concentre explicitement un certain sentimentalisme victorien d’un corps masculin, sexuellement ambigu », précise Bruno Perreau dans le numéro 1 de la revue Genre, sexualité & société.
Petites histoires sodomistes
Tous les commentateurs actuels s’accordent à dire que La Recherche nous offre la première vision complète, émouvante et tragique de l’homosexualité. Le génie proustien consiste à opérer de manière clinique et à dépasser toute considération morale. Son point de vue est celui de l’entomologiste: l’homosexualité ne mérite ni l’éloge ni la condamnation.
C’est bien l’attitude qu’il adopte dans une lettre inédite, probablement adressée à Henri Duvernois, directeur de la revue Les Oeuvres libres pour défendre son roman. Ce périodique fondé en juin 1921 avait alors sollicité Proust pour une prépublication de la première partie de Sodome et Gomorrhe:
« Je ne veux mentir, ni dans un sens, ni dans l’autre, je mentirais si je vous disais qu’il n’y a pas q.q. petites histoires sodomistes […] et une douloureuse liaison gomorrhéenne […]. Mais ce n’est pas compact dans l’indécent. »
Pour Christian Gury, l’acte fédérateur qui est à l’origine de la rédaction de La Recherche est ni plus ni moins l’annonce du mariage (et par la suite, la rupture de ce projet) plus qu’inattendu de Hubert Lyautey, général quinquagénaire et homosexuel notoire bien malgré lui, et de la veuve Fortoul qui ne possédait pas « le sac » souhaité pour un coureur de dot:
« Une phrase des esquisses comme : « Legrandin s’était mis au tennis au tennis à cinquante-cinq ans » est une trouvaille de rosserie, car Lyautey « mis net à Inès » pile en effet à cet âge. »
Evidemment, une telle affirmation représente un tour de force audacieux non dénué d’humour. Mais elle rend compte aussi assez justement des motivations de Proust: dénoncer l’hypocrisie et les mécanismes d’évitement, réduire à néant l’énergie dépensée à dissimuler sa véritable nature.
Par le rire et la moquerie, l’auteur de La Recherche entend résoudre autant son propre conflit que celui de tous ces hommes et de toutes ces femmes soumis à la pression sociale, seule responsable en fin de compte de leur lâcheté et de leur ridicule.




