Corydon, l’immoraliste
in Philosophie,Sexualité
C’est sur l’autel de la Vérité que Gide, en 1920, prétendit déposer son Corydon. L’ouvrage avait déjà été imprimé en 1911 avant de faire l’objet de cette seconde édition, toute aussi clandestine puisqu’elle fut tirée à seulement 26 exemplaires, mais augmentée par rapport à la première version du texte.

Coming out à l’ancienne
Corydon est un écrit engagé et courageux. Gide est en effet un des premiers sur la scène médiatique de l’époque à s’exprimer avec autant de franchise, n’hésitant pas à appeler un chat un chat, en se qualifiant lui-même de tapette, tarlouze et sodomite. C’est d’ailleurs ce qui le situe d’emblée parmi ces livres : « […] – ceux de Proust en particulier – [qui] ont habitué le public à s’effaroucher moins et à oser considérer de sang-froid ce qu’il feignait d’ignorer ou préférait ignorer d’abord. », précise-t-il dans sa préface. Gide fut bel et bien le premier grand écrivain européen à faire ce qu’il est convenu d’appeler désormais son coming out.
Corydon est un essai qui se présente sous la forme d’un long dialogue, à la façon de Socrate, non seulement philosophique mais aussi clinique entre le narrateur, un homme en apparence cultivé mais non dépourvu d’une certaine malveillance, et Corydon, médecin spécialiste de la cause sexuelle et lui-même uraniste convaincu. Le ton est résolument froid et objectif — le but de Gide étant non pas d’émouvoir mais bien, en paraissant le plus détaché possible de son propos, de multiplier ses chances de convaincre. On peut ainsi parler d’un véritable traité didactique, sorte de « défense et illustration » du non-conformisme.
Et Lacan ne s’y est pas trompé! Pour lui, le Corydon de Gide relève tout simplement d’une formidable intuition « qui en fait plus qu’un tract mais un étonnant aperçu de la théorie de la libido ». Et de fait, de son homosexualité, Corydon a su tirer plus qu’un savoir: ce qu’il développe à travers ce dialogue en quatre parties, c’est l’idée d’une éthique pleine et entière de la sexualité.
Parbleu, vous vous expliquerez!
Son premier argument est celui-ci: l’homosexualité est aussi naturelle que l’hétérosexualité et n’est donc pas, comme certains veulent le faire croire, un acte contre-nature. Tout au plus, il concède que l’homosexualité soit contre-coutume. Considérant que toute chose relève de la nature — excepté peut-être l’œuvre d’art — il invite tout un chacun à ne plus penser en moraliste mais bien en naturaliste.
Il faut bien se rendre compte que, pour Corydon, l’amour n’existe pas à l’état naturel. Ce n’est pour lui rien d’autre qu’une construction humaine. Et s’il en est ainsi de l’amour, pourquoi n’en serait-il pas de même pour le soi-disant instinct universel de la reproduction? Pour Corydon, la nature n’organise pas la rencontre sexuelle: le fameux instinct qui précipiterait irrésistiblement un sexe vers l’autre n’existe pas.
« Ce n’est pas la fécondation que cherche l’animal, c’est simplement la volupté. Il cherche la volupté – et trouve la fécondation par raccroc. »
En d’autres termes, l’homme, comme l’animal, est en constante recherche de la jouissance — et cette jouissance, il peut la trouver auprès des deux sexes. Rien ne l’oblige a priori à se tourner vers l’hétérosexualité. Ce pourquoi, par ailleurs, la nature doit user d’expédients et d’adjuvants pour assurer la perpétuation de la race.
S’en suit une théorie d’influence biologiste qui vise à démontrer la nécessité de l’homosexualité par la surabondance des mâles dans la nature: « voici un nombre considérable de mâles qui ne connaîtront pas l’amour… normal, à qui le coït est interdit. » Que prévoir pour eux sinon la pédérastie! L’argument peut paraître farfelu mais ne manque en tout cas pas de piquant.
De même, quand il convoque, pour soutenir que le corps mâle est en soi plus beau que le corps femelle, Darwin et son témoignage d’un voyage à Tahiti:
« J’avoue que les femmes m’ont quelque peu déçu ; elles sont loin d’être aussi belles que les hommes… ; elles gagneraient beaucoup à porter quelque vêtement. »
À vendre les corps sans prix
Ce qui est regrettable dans le Corydon de Gide est qu’il ne défend qu’une seule forme bien précise de l’homosexualité: la pédérastie telle qu’elle était pratiquée dans la Grèce Antique. C’est-à-dire l’expression d’une relation complète et complexe entre un aîné et un novice, qui dépasse et de loin la simple relation sexuelle. Sous sa plume, l’homosexualité doit être considérée comme un art et une forme philosophique. Considérations qui s’achèvent par cette célèbre formule:
« La décadence d’Athènes commença lorsque les Grecs cessèrent de fréquenter les gymnases. »
Cette vision, bien que restrictive, n’est en soi par dérangeante. Mais là où le bât blesse c’est que Corydon condamne ouvertement ce qu’il définitif lui-même comme une pédérastie anormale: à savoir les « cas d’inversion, d’efféminement et de sodomie »…
De quoi rester quelque peu songeur…




