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René Ghil (2) – Instrumentation verbale

in Esthétisme,René Ghil

René Ghil (2) – Instrumentation verbale

1. Une poésie universelle

Pour Ghil et sa manière d’art, le postulat est simple. La poésie doit prolonger, suggérer, les rythmes de l’univers. Unir et organiser cet Etre-Total du monde.

C’est la seule façon d’imposer l’ « adéquat Poème » : suivre le mouvement de la matière elle-même, qui n’est pas mais devient, « diverse et perpétuelle ». Son caractère est virtuellement universalisant.

2. Langage et musique instrumentale

Pour Ghil, l’art universel par excellence est la musique instrumentale. En effet, elle représente la totalité et la diversité de toutes les émotions –- les ondes des instruments communient avec le mouvement global, et participent de l’immense palpitation du Monde.

Or, la Parole est « l’instrument le plus multiple d’instruments ». Elle articule et suggère cette forme de « pluralité pensante ». L’idée, inspirée de Schumman, est que « les Voix sont des instruments, et plus. »

Tout instrument a ses harmonies propres, d’où son timbre que l’on définit comme une « couleur particulière du son ». Pour le langage, il en va de même : les harmoniques vocales se réalisent par des timbres vocaliques. Les Voyelles sont donc des instruments-vocaux qui, par « leur sonnante successions », harmonisent une instrumentation verbale.

3. Les timbres vocaliques et leurs harmoniques

« tout son de VOYELLE, – de même que d’instrument de musique, groupe autour de lui des harmoniques ».

Ghil singularise ainsi les différents timbres vocaliques fondamentaux en fonction de leurs harmoniques. Dans l’ordre croissant :

OU.

Fondamental très marqué, et l’harmonique : trois, assez marqué.

O.

Fondamental très marqué, et les harmoniques : deux, très marqué, – trois et quatre, peu. 

A.

Fondamental très marqué, et les harmoniques : deux, peu marqué, trois, marqué, – quatre, peu.

E.

Fondamental peu marqué, et les harmoniques :  deux, peu marqué, trois, très peu, quatre, très marqué, – cinq, peu.

I.

Harmoniques élevés, dont, très marqué, le cinquième.

 

À cela, Ghil ajoute les diphtongues, qui sont des voyelles « les aspects élargis et les phases nuancées ». Il obtient ainsi comme série de timbres-vocaux :

oû, ou, iou, ouï (II), oui
ô, o, io, oi
â, a, ai (II), ai
eû, eu, ieu, euï (II), eui
ù, u, iu, uï (II), ui
e, è, é, ei, eï (II)
ie, iè, ié, î, i (II), i, ii

4. Les consonnes : bruits de type instrumental

À cela, il faut encore ajouter les semi-voyelles — les sons m, n, et gn(e) — que particularise une lenteur massive, et les lettres-consonnes.

Communément, les consonnes sont étudiées comme une production préparatoire pour parvenir à l’articulation pure des voyelles. En somme, elles « sonnent ou consonnent en devenir de timbres-vocaux ».

Pour Ghil, il est important de reconnaître aux consonnes des qualités spéciales de bruits, que l’on retrouve pour les instruments de musique. De fait, il les répartit comme suit :

F, L, N, S P, R, S H, R, S, V L, N, R, S, Z
les Flûtes longues, primitives la série grave des Sax les séries hautes des Sax les Cors, Bassons, et Hautbois
 
F, L, R, S, Z D, GH, L, P, Q, R, T, X LL, R, S, V, Z
les Trompettes, Clarinettes et petites Flûtes les Violons par les pizzicati, Guitares et Harpe ; Instruments percutants les Basses, Altoviole et Violons
 

Ghil réunit alors ces propositions, en nouant des identités entre voyelles (et diphtongues), consonnes et instruments :

oû, ou, iou, ouï (II), oui  ô, o, io, oi â, a, ai (II), ai eû, eu, ieu, euï (II), eui
F, L, N, S P, R, S H, R, S, V L, N, R, S, Z
les Flûtes longues, primitives la série grave des Sax les séries hautes des Sax les Cors, Bassons, et Hautbois
 
ù, u, iu, uï (II), ui e, è, é, ei, eï (II) ie, iè, ié, î, i (II), i, ii
F, L, R, S, Z D, GH, L, P, Q, R, T, X LL, R, S, V, Z
les Trompettes, Clarinettes et petites Flûtes les Violons par les pizzicati, Guitares et Harpe ; Instruments percutants les Basses, Altoviole et Violons

5. Une valeur double du langage

Si le caractère originel, primitif, de la parole n’avait pas été dénaturé : le langage aurait conservé sa double valeur. Valeur phonétique et valeur idéographique.

Par sa phonalité il aurait gardé :

« l’émotivité et le mouvement même de la sensation traduite primordialement par le cri.»

Ghil déplore que le langage quotidien ne serve qu’à « transmettre vite des idées à moitié devinées par le regard ». Les mots n’y sont qu’une sorte de « gesticulation ».

Selon lui, le rôle de la poétique est précisément de laisser se déployer « le sens intégral de la langue », qui est préservé quelque part. De renouer avec l’origine double de la parole. En effet :

« l’instrumentation verbale prétend, en déterminant aux mots le timbre, la hauteur, l’intensité et la direction, à la réintégration de la valeur phonétique en la langue. Et si le poète pense par des mots, il pensera désormais par des mots redoués de leur sens originel et total, par les mots-musique d’une langue-musique. »

6. Son et idée

La poésie a donc pour tâche, dès l’affirmation de cette instrumentation verbale, d’exiger les mots en tant que sonores, mais aussi comme ayant une valeur émotive en soi.

En effet, Ghil a cherché à relier les sons des timbres-vocaux avec des idées, des sentiments. Helmoltz avait déjà constaté que les sons émeuvent par leur vertu propre. La voix humaine serait donc constituée de trois éléments : l’émotivité instinctive, l’imitation des phonémes extérieurs et le sentiment ou la pensée.

« Triple mode dont l’origine unique est l’instinct » car le langage n’est après tout que « le développement multiple et varié du CRI ».

Socrate, et plus tard Lucrère, avaient eux aussi entrevu la dépendance naturelle qui existe entre l’idée et le son. Par exemple : le son « r » est analogique de l’idée du mouvement pour Socrate, le son « l » de la sensation de glissement, le son « gh » de l’impression de visqueux etc.

Au XVIe siècle, on trouve :

a et o, et un, pour la grandeur, et pour la plénitude et l’amplitude,
é et i, pour l’expression de délié, de rare, de menu, d’aigu et de pénétrant, et de deuil et de douleur,
o et r, s et x, pour les grandes passions, et la rudesse et l’impétuosité, et l’âpreté,
u et n, pour l’expression de voile et de doute, et de noir.

Mais c’est surtout aux poésies de l’Inde , que l’on doit l’origine du « sens suggéré en sonorités appropriées ».

7. Audition colorée

En musique, le timbre n’est-il pas pris pour la couleur du son ? Le poète doit peindre ses gammes.

« la Harpe est blanche, et bleus sont les Violons mollis souvent d’une phosphorescence, pour éplorer les paroxysmes; en la plénitude des triomphes, les Cuivres sont rouges; la Flûte est jaune, qui module l’ingénu arrosant d’innocence les âmes; et, profondeur de la Terre et des Chairs, synthèse simplement des seuls instruments simples, les orgues toutes noires plangorent. »

8. Conclusion

Les idées, à l’était naissant de modes sonores, se réaliseraient donc en deux entités : les mots et les groupes de mots. Idéographiquement, les voyelles mènent les dominantes du rythme.

Soit la série suivante :

Les diverses voix instrumentales assourdies par m, n, gn(e)
L’Orgue
Nuits mouvantes et pleines des sensations, sentiments et idées
 
oû, ou, iou, ouï (II), oui  ô, o, io, oi â, a, ai (II), ai eû, eu, ieu, euï (II), eui
bruns, noirs à roux rouges vermillons orangers à ors, verts
F, L, N, S P, R, S H, R, S, V L, N, R, S, Z
les Flûtes longues, primitives la série grave des Sax les séries hautes des Sax les Cors, Bassons, et Hautbois
Monotonie, doute, simplesse. – instinct d’être, de vivre. Domination, gloire. – instinct de prévaloir, d’instaurer. – Vouloir. Action. Tumultes, gloires, ovation. – Instinct de détruire, de triompher. – Vouloir. Action. Tendresse, amour et leurs doutes. – Instinct d’aimer altruiste, de multiplier. Méditation. Harmonie et Ordre.
 
ù, u, iu, uï (II), ui e, è, é, ei, eï (II) ie, iè, ié, î, i (II), i, ii
Jaunes, ors, verts Blancs à azurs pâles Bleus, à azurs noirs
F, L, R, S, Z D, GH, L, P, Q, R, T, X LL, R, S, V, Z
les Trompettes, Clarinettes et petites Flûtes les Violons par les pizzicati, Guitares et Harpe ; Instruments percutants les Basses, Altoviole et Violons
Ingénuités, tendresses, heurs, rire. – Instinct d’aimer égoïste. Vouloirs. Sérénité, désistement, deuil. – Instinct de vénérer. Passivité. – Méditation. Ordre. Volupté, amour, passion, douleur. – Instinct de se vouer. Méditation. – Vouloir passionné.

Chapô de l'article

Pour Ghil, l’art universel par excellence est la musique instrumentale. Elle représente la totalité et la diversité de toutes les émotions –- les ondes des instruments communient avec le mouvement global, et participent de l’immense palpitation du Monde.

Notes de lecture

RENÉ GHIL, En méthode à l'oeuvre, Manière d'art, Paris, 1904..

Noms et notions

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Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

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PEETERS Démian, « René Ghil (2) – Instrumentation verbale », dans MOODYGUY (Esthétisme,René Ghil), 09 mar 2008.

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Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

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