Rimbaud faussaire ? La métrique des vers nouveaux
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1. Un matériel métrique novateur
Parmi plusieurs particularités d’ensemble de la versification des Vers nouveaux, mentionnons par exemple :
– des vers de 5- et de 7-syllabes : La Rivière de Cassis
– des vers à nombre syllabique variable sans régularité strophique : Bonne pensée du matin.
Il est vrai que, globalement, on ne reconnaît plus le répertoire métrique, très classique, des poèmes antérieurs. Ainsi par exemple, le 12-syllabes ne concerne que 65 vers sur 472, soit un 7e. Tandis qu’auparavant, il était employé un peu plus d’une fois sur deux chez Rimbaud !
À ce constat, s’en ajoute un autre : ces 12-syllabes, déjà réduits en nombre, sont aussi les plus remarquables du corpus métrique de Rimbaud car ils fournissent 8 des 12 vers M6, 4 des 5 vers F7, et 7 des 8 vers F6.
| M6 | F6 | F7 | |
| Oeuvre complète | 12 | 8 | 5 |
| Vers nouveaux | 8 | 7 | 4 |
Ces M6, F6 et F7 des Vers Nouveaux sont aussi les seuls de l’ensemble du corpus à combiner des propriétés F8, M8, C8. On ne rencontre pas cela ailleurs chez Rimbaud. Ci-dessous, les vers concernés :
Dans Qu’est-ce que pour nous mon cœur
| Q. 2 | « Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris » | F6 + F8 |
| Q. 19 | « Cités et campagnes ! – Nous serons écrasés ! » | F6 + M8 |
| Q. 17 | « Europe, Asie, Amérique, disparaissez » | M6 + F8 |
Dans Mémoire
| M. 12 | « font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides » | F7 + C8 |
| M. 37 | « Ah la poudre des saules qu’une aile secoue » | F7 + C8 |
| M. 24 | « froide, et noire, court ! après le départ de l’homme » | M6 + C8 |
Ces exemples rendent donc la coupe 8e douteuse. À moins de la considérer comme lyrique – ce que Cornulier estime possible maximum pour 8 vers sur 17, ce qui est relativement peu. D’allure générale, selon ses tests, les 12-syllabes ont très souvent une coupe 6e.
À noter que les coupes 8e sont particulièrement exclues dans les vers suivants (cf. tableau) où des propriétés problématiques apparaissent également sur les syllabes 4e. Les coupes ternaires 4/8, 8/4 ou 4/4/4 seraient alors, dans ces cas, doublement irrégulières, ce qui est improbable.
| Q. 19 | « Cités et campagnes ! – Nous serons écrasés ! » | M4 + F6 + M8 |
| M. 12 | « font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides » | F4 + F7 + C8 |
| M. 37 | « Ah la poudre des saules qu’une aile secoue » | F4 + F7 + C8 |
| M. 24 | « froide, et noire, court ! après le départ de l’homme » | F4 + M6 + C8 |
Comme nous le voyons, les 12-syllabes des Vers Nouveaux sont concentrés essentiellement dans deux textes phares : Qu’est-ce que pour nous mon cœur et Mémoire. Un seul est isolé dans Bonne pensée du matin, mais ne présente pas d’intérêt car il est assez platement classique (6+6). Ci-dessous, la répartition détaillée des propriétés dans les deux textes.
| M6 | F6 | F7 | |
| Qu’est-ce que pour nous mon cœur (24 12-syllabes |
6 | 9 | (1) : pas de pertinence métrique car il est en même temps M6 |
| Mémoire (40 12-syllabes | 2 | 1 | 3 |
On le voit, Qu’est-ce que pour nous mon cœur concentre le plus de propriétés M6 et F6. C’est aussi lui qui les combine le plus avec des F8 et des M8. C’est un des premiers textes écrits après la Commune.
2. La part des choses
Mais ne nous y trompons pas pour autant ! Plus de la moitié des 12-syllabes (14 sur 24) de Qu’est-ce que pour nous mon cœur restent sans difficultés particulières. Ainsi, l’on rencontre :
Des alexandrins classiques 6/6
| Q. 1 | Qu’est-ce pour nous, mon cœur, // que les nappes de sang |
| Q. 4 | Tout ordre ; et l’Aquilon // encor sur les débris |
| Q. 8 | Ça nous est dû. Le sang ! // le sang ! la flamme d’or ! |
| Q. 20 | Les volcans sauteront ! // et l’océan frappé… |
| Q. 21 | Oh ! mes amis ! — mon cœur, // c’est sûr, ils sont des frères : |
| Q. 23 | Ô malheur ! je me sens // frémir, la vieille terre, |
| Q. 24 | Sur moi de plus en plus // à vous ! la terre fond, |
Des mesures ternaires évidentes ou plausibles 4/4/4
| Q. 6 | Nous la voulons ! // Industriels, // princes, sénats, |
| Q. 9 | Tout à la guerre, // à la vengeance, // à la terreur, |
| Q. 13 | Qui remuerait // les tourbillons // de feu furieux, |
| Q. 22 | Noirs inconnus, // si nous allions ! // allons ! allons |
Des coupes 8e semi-ternaires 8/4
| Q. 15 | À nous ! Romanesques amis : // ça va nous plaire. |
| Q. 16 | Jamais nous ne travaillerons, // ô flots de feux ! |
| Q. 23 | Ô malheur ! je me sens frémir, // la vieille terre, |
Raison pour laquelle, Cornulier s’oppose aux analyses qui tendent à ne voir dans les Vers Nouveaux qu’une métrique révolutionnaire et qui minimisent la permanence des habitudes antérieures de Rimbaud en la matière.
C’est ce qu’il reproche à Jacques Roubeau pour qui, dans Qu’est-ce que pour nous mon coeur, il n’y aurait finalement que deux vers « prosodiquement sages ». Les vers 1 et 12. En sorte que « partout quelque chose boîte » à cause d’une obscure « hache des frontières syntaxiques ».
Cornulier se demande évidemment en quoi « Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or ! » serait moins classique que le vers cornélien « A moi, comte, deux mots ! – Parle. – Ôte-moi d’un doute ».
Et nous ne pouvons que lui donner raison.
3. Deux irrégularités hapaxiques
On peut distinguer deux grands types d’irrégularités dans ce corpus, qui ne se retrouvent nulle par ailleurs chez Rimbaud :
1) L’une est illustrée par les 3 vers F7 de Mémoire. C’est le cas où une coupe 6e manifeste est débordée par une syllabe féminine. Ce qui donne l’impression d’une césure négligée, ramollie. Mais même un romantique ne l’aurait jamais faite. En fait, ce genre d’ « alexandrin nouille » devient moins rare dans les années 1890.
| M. 12 | « font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides » |
| M. 37 | « Ah la poudre des saules qu’une aile secoue » |
| M. 19 | « aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ; » |
2) Une deuxième irrégularité de mesure, probablement plus choquante, est le fait d’imposer le sentiment de la mesure 6-6 dans un vers F6. C’est-à-dire, d’imposer le sentiment d’une coupe suivant une syllabe féminine numéraire. On appelle parfois cette césure, la césure lyrique, par référence à la prosodie ancienne. Cette césure concerne les vers 2, 3 et 7 de Qu’est-ce que pour nous mon coeur.
| Q. 2 | « Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris » |
| Q. 3 | « De rage, sanglots de tout enfer renversant » |
| Q. 7 | « Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas ! » |
Dans tous ces vers, en effet, une coupe 8e n’est pas admissible. On est obligé de couper en 6e, malgré la propriété F6.
| Q. 2 | F8 |
| Q. 3 | M8 |
| Q. 7 | M8 |




