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Étude de la rime chez Rimbaud (5) – Quelques incorrections

in Esthétisme,Métrique,Rimbaud

Étude de la rime chez Rimbaud (5) – Quelques incorrections

Dans sa brillante synthèse sur la rime rimbaldienne, Murat pointe ce qu’il appelle lui-même des incorrections. Elles concernent trois types d’usages à la rime, à découvrir ci-dessous.

1. Variation du timbre vocalique (rime ardennaise)

Les rimes qui présentent une variation du timbre vocalique sont assez fréquentes chez Rimbaud. Ce qui signifie que, phonétiquement, leur identité n’est pas exacte dans bon nombre d’occurrences. Dans le corpus envisagé, 12 exemples de ce type peuvent être relevés. Voir la liste exhaustive ci-dessous.

rôles/idoles (Soleil et chair)
épaule/corolle (Ophélie)
sonne/jaune (Les Effarés)
folles/épaules (Les Réparties de Nina)
rosés/tu sais (Les Réparties de Nina)
prés/près (Les Réparties de Nina)
rôle/pétrole (Chant de guerre parisien)
jamais/déformés (Les Pauvres à l’église)
progrès/degrés (L’Orgie parisienne)
prés/près (Ce qu’on dit au poète)
embaumé/mai (Le Bateau ivre)
gauche/sacoche (État de siège ? )

Les traités de poétique condamnent ce genre de rimes à l’unanimité. C’est le cas de Quicherat, notamment :

« Deux syllabes, dont l’une est longue et l’autre brève, forment une rime qui offesnse désagréablement l’oreille.»

Chez Rimbaud, elles sont fréquemment corroborées par une distinction graphique. Ce qui les rend plus acceptables, du moins à l’œil.

é/è versus é/ai

Il compense également cet écart par le maintien d’une consonne en position d’appui, ou au moins en coda.

Pour Murat, le phénomène ne s’explique pas par la seule perception ardennaise. On ne peut, en effet, prétendre que seul l’accent régional est responsable d’une telle déviance chez Rimbaud. Comment expliquer sinon que des pratiques similaires existent – même si c’est de manière beaucoup plus rare — chez ses contemporains: Baudelaire, Banville et même Hugo.

En 1871, il régularise un peu la tendance. Globalement, il se limite à l’usage de la rime é/ai. Seuls Chant de guerre parisien et un des Coppée de l’Album zutique restent fort marqués par ces dissonances.

2. Les consonnes flottantes

Concernant les consonnes flottantes, Murat distingue trois degrés d’incorrections: allant du plus acceptable au plus prohibé.

Le premier degré concerne des rimes associant des consonnes différentes, certes, mais dont l’une est particulièrement rare en fin de mot.

banc, sang, loup

Dans cette série, on retrouve la très romantique d’or/dort. Rimbaud l’affectionne tout particulièrement. On note sa présence dans 4 de ses textes : Le Mal, Tête de faune, Les Mains de Jeanne-Marie et Ce qu’on dit au poète.

De même, les rimes impliquant des noms propres:

Weber/vert (Les Phares)

Le second degré concerne des rimes où un seul des mots présente une consonne d’appui. C’est déjà moins acceptable au regard de la norme.

rond/goudron

Le troisième degré est qualifié de vicieux par le traité de Quicherat. Il concerne les rimes du singulier avec le pluriel. Ces rimes sont inexistantes chez les Parnassiens, de même chez Baudelaire. On en trouve une seule dans les Poèmes saturniens.

Chez Rimbaud, on en rencontre trois dans le seul Ce qu’on dit au poète. La tension est à son comble dans ce texte :

aux crépuscules, bouchons de carafes, yeux de braises

Aussi, une rime singulier-pluriel:

jongleur/fleurs

Ou, dans Les Chercheuses de poux:

le vin de Paresse/la lenteur des caresses

Dans ses Poètes Maudits, Verlaine parle d’une « légèreté d’esquisse, en tremblée de facture au charme frêle du morceau ».

En réalité, la rime singulier-pluriel est un des points les plus subversifs du travail de la rime chez Rimbaud.

Premières conclusions

Sur les 24 rimes déviantes de 1871, il est difficile de faire le part des choses. Tantôt, Murat est enclin à parler des « défauts de jeunesse », tantôt de « facture (délibérément ?) relâchée ». Le moins que l’on puisse dire est qu’il reste timide sur la question de l’interprétation.

Pour le corpus de 1871, il remarque par contre un net changement. Cette fois, Murat parle bien d’une attitude ambivalente envers la règle :

« qui est tantôt ouvertement bafouée, tantôt outrageusement respectée au détriment de la syntaxe. »

Le premier de ces deux pôles est représenté par des textes comme : Les Poètes de septs ans, Les Sœurs de charité et Le Bateau ivre. On est dans l’ironie pré-symboliste. C’est assez clair.

cieux de braise, lits de diamants, poteaux de couleur.

L’autre pôle, lui, est représenté par des textes comme : Les Assis, Mes Petites amoureuses, ou L’Orgie parisienne. C’est l’influence satirique. On retrouve des rimes du singulier avec le pluriel:

visières/lisière

Murat rapproche cette tension de celle que l’on peut sentir au niveau du lexique, de la structure du vers, et même de la pratique du sonnet. Ce qui lui fait dire :

« Chez Rimbaud, il s’agit sans aucun doute d’une infraction délibérée. »

3. Les rimes pauvres

On parle de rimes pauvres pour les rimes présentant un seul phonème en commun. La proportion est très élevée dans les poèmes de 1870, beaucoup moins en 1871 où Rimbaud se rapproche des usages de son temps.

Là où l’analyse est intéressante, c’est surtout sur le plan qualitatif. Ces rimes pauvres sont souvent « honorables », pour reprendre le mot de Verlaine. Voire même, à la hauteur de ses aînés les plus exigeants.

Elles comportent au moins une consonne flottante, et s’appuient sur des consonnes apparentées.

bas/pas, lilas/là-bas, dada/papa, colorié/arriéré, frileux/cieux

D’autres compensent par une voyelle digraphe:

fou/cou

Plus rarement, on trouve un chva féminin:

moue/joue

Une chose amusante à observer est la récurrence de la rime « feu/bleu » chez Rimbaud. Présente 7 fois entre 1870 et 1871. Elle réapparaît encore en 1872, dans Est-elle almée ?.

Concernant la loi de la consonne d’appui, Rimbaud semble y être insensible. Il ne s’en préoccupe pas: 25 % de ces rimes sont seulement suffisantes à cet égard. Pour Murat, une telle proportion n’autorise pas de les considérer comme un simple écart, ou comme une simple… mais bien, comme une intention esthétique.

« Rimbaud arrive après la querelle de la rime riche ; il va être aux prises avec des enjeux plus complexes. »

Chapô de l'article

Dans sa synthèse sur la rime rimbaldienne, Murat pointe des incorrections d’usage: variation du timbre vocalique, consonnes flottantes et rimes pauvres.

Notes de lecture

MURAT Michel, L'Art de Rimbaud, Paris, José Corti, 2002..

Noms et notions

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Auteur de l'article

Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

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PEETERS Démian, « Étude de la rime chez Rimbaud (5) – Quelques incorrections », dans MOODYGUY (Esthétisme,Métrique,Rimbaud), 17 juil 2008.

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http://bit.ly/9etuoS

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Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

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