Une histoire Fracassante!
En 2004, Steve Murphy nous a offert deux études monumentales au sujet « Mémoire » {M} et du premier état du texte, par ailleurs récemment découvert, à savoir « Famille maudite » {FM}. Grâce à ses recherches génétiques de fond, nous connaissons aujourd’hui les grands intertextes que sont « Sol natal » de Marceline Desbordes-Valmore et « Le Coucher du soleil romantique » de Baudelaire.
Mais, tout récemment, Marc Dominicy a mis en lumière deux autres sources beaucoup plus inattendues et qui retiennent ici notre attention : le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, et la pièce en vers qui lui est apparentée dans Émaux et camées.
On le sait d’après les témoignages et la correspondance, Gauthier éprouva beaucoup de mal à écrire son roman. Il dut en fait attendre décembre 1861 pour que paraisse enfin le premier chapitre intitulé « Le Château de la misère » et qui décrit de manière exhaustive la demeure délabrée où se morfond le jeune baron de Sigognac. Il écrivit en même temps le double poétique, à savoir le « Le Château du souvenir », inclus en 1863 dans Émaux et camées.
Le thème du château en ruines – il est vrai, très prégnant dans l’œuvre de Gauthier — fait ici l’objet d’un traitement particulier, constate Dominicy : ce château qui lutte contre l’emprise du temps et les éléments naturels n’est autre que la métaphore à peine déguisée (elle est explicite dans la préface d’Émaux et camées) de la tour d’ivoire d’un poète précarisé et affaibli par les contingences sociales et politiques.
On est donc bien dans du méta-littéaire : l’édifice est l’objet d’un dédale mémoriel personnel. On y retrouve les personnes qui ont compté dans la vie de Gauthier, jusqu’à ses compagnons de ce qu’on a appelé le Petit Cénacle.
Albert Glatigny lui-même, dans « Le Château romantique » (1864), pointera habilement du doigt cette signification : il s’agit bien de cette (plus) haute tour où siège Hugo et qui, menacée par les outrages de l’oubli, menace de s’écrouler. À l’origine était sans doute Nerval, qui avait déjà écrit cette métaphore dans ses « Petits Châteaux de Bohême » (1853).
Quelques influences directes et semi-directes
On retrouverait ainsi chez Rimbaud certaines filiations sémantiques précises, comme pour ce passage mystérieux de « l’antique matin tend ses réseaux limpides » {FM} à « l’humide carreau [qui] tend ses bouillons limpides » dans {M}.
D’après Dominicy, un telle réécriture serait explicable par un vers similaire dans « Le Château de la misère » :
« les deux autres [fenêtres] montraient des vitres bouillonées, termablant, à la moindre pression de la bise, dans leur réseau de plomb ».
Gauthier aurait aussi conduit Rimbaud à faire usage d’un style archaïque, ou du moins archaïsant. Il faut voir pour s’en convaincre :
- – le mot « poudre », au sens de « poussière » {FM/M 37}
- – l’interjection « eh !», typique de la poésie pré-romantique {FM/M 9}
- – le mot « ébat » au singulier {FM/M 5}
- – l’adjectif « prochaine » derrière un substantif désignant un lieu {FM/M 18}
Pour des éléments de fond aussi, le Capitaine Fracasse semble être une source pertinente. Ainsi, plusieurs sections de {FM} exploiteraient des images relatives aux arts plastiques, comme pouvait aimer le faire Gauthier. C’est le cas au vers 10, par exemple : « L’air meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes ». Dominicy analyse ce passage comme ceci :
La lecture sylleptique de {FM9} invite à percevoir « les couches prêtes » de {FM10} – c’est-à-dire les surfaces, notamment aquatiques, qu’illumine peu à peu la lumière du matin (« L’air ») – comme un support déjà préparé dont le peintre rehausse les teintes à l’aide d’un glacis clair (« pâle ») et transparent (« sans fond »)
Ou encore, au vers 11-12 : « Les robes, — vertes et déteintes, — des fillettes / Font les saules d’où sautent les Oiseaux sans brides. ». L’adjectif « déteint », que Riffaterre ne relie pas au lexique poétique conventionnel, avait en effet séduit Gauthier par son parfum technique et son côté très « critique d’art ».
Pour preuve, il est présent à trois reprises dans le Capitaine Fracasse. Hasard ou coïncidence qu’il se retrouve aussi chez Rimbaud ? Puis il y a ces robes qui « font » les saules, au sens théâtral et pictural du terme : elles font figure. Comme les caporals du « Cœur du pitre » : « À la vesprée, ils font des fresques ».
Souvenir ou mémoire ?
Dans {M} la plupart de ces motifs particuliers fléchissent et passent en masse d’un sens plastique à un sens plus dramaturgique. Aussi, Rimbaud accentue l’intellectualisme : il ne traite pas de la problématique du souvenir comme Gauthier, mais s’en remet à un concept plus abstrait : celui de la mémoire.
Pour Gauthier, en effet, la mémoire constitue un cadre préalable à une réminiscence épisodique : son parcours temporel est personnel et autobiographique, même s’il est conceptualisé en un parcours spatial à travers les différentes pièces d’un édifice, et devant différents tableaux.
Chez Rimbaud, l’approche est différente : de {FM} à {M}, il diminue massivement la part sensorielle et vécue, ou revécue d’ailleurs. Il parle d’ossification plus que de permanence dans le temps. On pourrait dire qu’il n’est pas dans le ressouvenir, mais dans le déssouvenir.
d’Egard Poe ou de Gauthier ?
In fine, Dominicy relativise -– grâce à son intertexte fracassien –- l’importance qu’il faut accorder à Poe pour le surtitre de {FM}. Il a en effet retrouvé dans la préface du Capitaine Fracasse, une référence explicite au poète anglais et à son influence sur le thème abordé :
« Oh ! que de poussière sur de frais souvenirs, que de lettres jaunies si parfumées autrefois, que de billets signés de mains qui n’écriront plus ; never, oh, never more ! comme dit Edgar Poe dans son navrant poème du Corbeau ! »
Ainsi, Dominicy conclut que même si Rimbaud a songé à « La Chute de la maison Usher », Gautier aurait joué, en l’occurrence, le rôle du véritable intercesseur.














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