Rimbaud et le Faust de Goethe
C’est une occurrence très précise d’Une Saison en enfer qui a mené Jean-Luc Steinmetz à considérer de plus près le Faust de Goethe, sinon comme intertexte, du moins comme source conséquente :
« mon château, ma Saxe »
Il nous rappelle, à juste titre, que quand Rimbaud commença la rédaction de son « Livre Nègre » (avant-projet de la Saison), il avait demandé à Delahaye de lui procurer le Faust de Goethe et une traduction de Shakespeare: deux livrets publiés dans la Bibliothèque bleue.
1. Les Douaniers ou le Faust populaire
Nominalement, la seule présence attestée de Faust chez Rimbaud est contenue dans Les Douaniers. Ce texte a été joint à la première lettre à Verlaine en septembre 1871. Il contient ce vers :
« Ils empoignent les Fausts et les Diavolos »
Dans ce contexte précis, toujours selon Steinmetz, il faut néanmoins préciser que les sources sont empruntées à la littérature populaire. Fra Diavolo, brigand d’un opéra-comique (Scribe, Delavigne, Auber), attire Faust non par le biais de Goethe, mais plutôt d’Hervé, auteur de l’opéra-bouffe Le Petit Faust (1862).
2. Voyance et alchimie
Évidemment, Rimbaud n’en a pas moins lu le grand classique de la littérature allemande. Au contraire. Surtout dans la version donnée par Nerval. Il en ferait d’ailleurs foi de manière allusive dans sa lettre du 15 mai 1871. Ce serait lui le « suprême savant », réalisé tel grâce à un pacte conclu avec le diable et faisant de lui un maudit ? On rejoint en tous les cas cette ambition positiviste qui voulait faire rimer science, savoir et sapience.
Rappelons tout de même l’entreprise gnostique et alchimiste de la théorie de la voyance, que ce soit dans ce siècle comme ailleurs. Tout va dans le sens d’une œuvre au noir, savamment orchestrée et dévolue. C’était déjà une bonne part de l’idée contenue dans Voyelles.
3. La dédicace à Satan
Quand Rimbaud décida de muer son projet de « Livre nègre » /« Livre Païen », il a en fait abandonné la narration au profit de la dramaturgie. C’est à ce moment précis qu’il passa la commande à Delahaye, et qu’il rédigea les premières pages de la future Saison , à savoir Mauvais Sang.
Dès l’origine du projet, Rimbaud procède par palimpseste : parodie de l’Évangile. Mais cette fiction anthropologique initiale s’est très vite déformée et précisée pour donner naissance à une véritable mise en situation d’une topologie satanique : le monde de la malédiction. Il installe simultanément deux protagonistes, le « je » et Satan, sorte de Méphistophélès goethien.
« À divers titre, la Saison traduit la tentation faustienne exprimée surtout dans la quête de nouveaux pouvoirs. »
Steinmetz n’en reste pas moins prudent: pour lui, il s’agit plus de concomitance, et d’irisation que d’une véritable démarcation. Pour lui, pourtant, la dédicace est Satan est assez clairement marquée de cette influence qui met en scène une vérité très ancienne du satanisme: la possibilité d’un contrat, d’un pacte. Rimbaud, comme Faust, le conclut sans pathos, et donc avec sarcasme. C’est une mécanique approchante.
« Les moments de la pièce de Goethe qui sont le plus en relation avec la Saison consistent, en fait, en ces longs monologues que le docteur prononce dans sa chambre gothique ou dans son cabinet d’étude. »
Steinmetz nous dresse une liste des formules communes: recherche de la magie, invocation à la lune, thème de « l’art est long, la vie est courte », Faust, image de Dieu qui doit expier son audace, tentation du poison, cœur divin, annonce d’une bonne nouvelle, Pâques. Évidemment, les réflexions sur la raison, la science, la logique, le droit ou la médecine.
Toutes ces questions sont posées dans Mauvais Sang déjà. L’ensemble est composite. Puis, Rimbaud va plus loin dans les hallucinations et la tentation: il boit le poison jusqu’à la lie, et s’enfonce dans sa Nuit de l’enfer. Il conclut alors qu’il possède la connaissance de tous les mystères (« maître en fantasmagories »).
4. Vierge folle et époux infernal
Marguerite en « vierge folle » ? Pas vraiment ! Pour Steinmetz, la différence est qu’elle finit par échapper à son séducteur… tandis que, chez Rimbaud, c’est l’Époux infernal qui garde le dernier mot. Pour nous, c’est simplement une différence d’essence, et loin s’en faut.
Car Rimbaud écrit ici comme dans les passages les plus corrosifs de ses Poésies et de ses pièces de l’Album zutique. Il maltraite à souhaite la parabole, faisant que la vierge ironise sur l’assomption de son « petit ami ».
Faisant aussi simplement que le passage est reconnaissable en un acte de copulation purement masculin.
« Il n’y a donc pas que la magie qui rapproche le texte rimbaldien de l’histoire faustienne, mais la réalité d’un couple pris dans le cercle du péché. »
Il ne pense pas si bien dire. Verlaine lui-même dans Crimen amoris a retenu un caractère particulièrement démoniaque de sa relation.
5. Pêché d’orgueil
Autre accord, et autre divergence: si Rimbaud, comme Faust, remet en cause la vertu des sciences et de la connaissance, il n’y renonce pas pour autant.
À Steinmetz de rapprocher l’orgueil et la déception d’orgueil :
« Moi, l’image de Dieu, qui me croyais supérieur aux chérubins, pouvoir nager librement dans les veines de la nature […] combien je dois expier tant d’audaces », dans le Faust de Goethe.
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« Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! », chez Rimbaud.
L’issue ne sera pas la même, mais la nécessité oui: s’en sortir, que ce soit en consentant à l’enfer (Faust), ou à s’en dégager (Rimbaud).
6. Le théâtre mental de Rimbaud
Enfin, Rimbaud accède au théâtre mental via l’ironie et le ton. L’espace est celui de la voix haute, du monologue extériorisé, à crier ou psalmodier. Il place cette voix dans un univers opaque et nocturne (« quand le clocher sonnait douze »).
« Il n’est donc pas vraiment de démarquages, mais Rimbaud s’est sans doute servi du Faust à titre de témoin et comme réembrayeur possible de son texte –- qui y gagne en tant que fiction satanique et aurait perdu sans doute comme simple suite d’histoires atroces. »
Dans ce sens, ce que Verlaine en retient est qu’il s’agit d’une « prodigieuse autobiographie psychologique ».
7. Vagabonds: le satanique docteur
Pour Steinmetez, il faut encore tenir compte de Vagabonds, une des Illuminations. Le texte date de l’époque où Rimbaud et Verlaine vivaient ensemble à Bruxelles et Londres. Le personnage recherche « le lieu et la formule » en compagnie d’un « satanique docteur ».
Verlaine lui-même avait de quoi faire le rapprochement. Ainsi, dans sa lettre à Charles de Sivry (août 1878), il confond les deux textes:
« sa Saison en Enfer où je figure en qualité de Docteur satanique (ça c’est pas vrai) »
En 1886, dans sa préface des Illuminations, Verlaine n’hésite pas à rapprocher l’homme-Rimbaud –- et non plus uniquement la Saison – du diptyque de Goethe.
« Il a maintenant dans les trente-deux ans, et voyage en Asie où il s’occupe de travaux d’art. Comme qui dirait Faust du second Faust, ingénieur de génie après avoir été l’immense poète vivant élève de Méphistophélès et possesseur de cette blonde Marguerite. »














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