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Posted on mar 7, 2008 - Glances

René Ghil (1) – Introduction

blanchard

1. René Ghil

Mal associé au symbolisme et au vers-librisme, il fut le maître de crête après Rimbaud. Le fil continu ou discontinu entre la poésie objective et l’anti-poésie.

Après la publication de Légende d’Âme et de Sangs, il devient l’un des mardistes de Mallarmé (1886). C’est d’ailleurs lui qui préfaça le premier état de son Traité du Verbe. Ce désormais célèbre Avant-dire n’empêchera pourtant pas la discorde sur la question de l’Idéalisme et de l’égotisme.

Ghil rompt en 1888 et fonde la revue Les Ecrits pour l’Art qui fera école. Il devient initiateur et théoricien du mouvement « philosophique-instrumentiste » plus tard rebaptisé « évolutif-instrumentiste ».

En 1889, il fait paraître le premier volume de ce qui constituera son Œuvre de vie. En 3 parties :

Dire du Mieux , achevé en 1897 et repris entièrement en 1905-1909
Dire des Sangs , 1898-1901 et à titre posthume pour le dernier tome 1912-1926
Dire de la Loi , resté inachevé

Il s’agit d’un ensemble de type épique en marche vers le mieux-de-conscience. L’ écriture retrace l’évolution humaine, insistant sur les méfaits de l’extension industrielle et de l’idéologie capitaliste.

En 1909, il publie De la Poésie Scientifique, suivi en 1920, de La Tradition de Poésie-Scientifique. Des textes inspirés d’une « métaphysique émue », à la fois héritée du matérialisme atomiste antique (Lucrète) et moderne (Diderot). Mais aussi du transformisme darwinien et du bouddhisme (conception non dualiste du Cosmos).

En marge de l’entreprise mais pas tout à fait, il écrit le Pantoun des Pantoun (1902), un long poème lyrique et exotique, mêlant mots javanais et « instrumentation verbale ». Il réadapte son Traité du Verbe en plusieurs versions successives qui donneront naissance à l’En Méthode à l’œuvre (1891-1904).

Ses conceptions poétiques reposent sur des théories proprement linguistiques , à l’origine issues des réflexions rousseauistes. L’idée étant : à l’origine du langage est le CRI, pure expression sensible. C’est l’évolution et les besoins d’action et de communication qui ont lentement — mais sûrement — dissocié les « idéogrammes » de « leurs phonétismes correspondants ». D’où la mission du poète : restituer le langage en « organisme intégral » phonétiquement et graphiquement.

Il faut rattacher cette pensée de l’acoustique expérimentale de son temps, comme celle pratiquée par Hermann von Helmholtz dont la Théorie physiologique de la Musique fut traduite en français en 1868. Chaque timbre de la langue est censé correspondre à un instrument, ainsi qu’à une touche psychologique. Presqu’accessoirement à une couleur : l’audition colorée n’est pas — contrairement aux idées reçues — la substance de la théorie ghilienne. Cette idée de sémio-accoustique remet bien sûr en cause les données de la métrique traditionnelle, l’harmonie faisant discordance et inversement.

D’une innovation l’autre, il se consacre en partie aux enregistrements phonographiques, quelques jours avant Apollinaire à la Sorbonne. C’est le 16 décembre 1913, avec le « Chant de l’Espace », l’un des fragments de Dire de la Loi. L’extrait sera diffusé à la séance initiale du 27 mai 1914. Verhaeren et Ghil sont salués par un Apollinaire déçu de sa propre prestation.

René Ghil tend des cordes de clocher à poésie sonore, confie à Petroni :

« Dans cinquante ans le poète sera celui qui commandera à des machines phonétiques. La poésie sera une science ou ne sera plus ».

Un prophétisme de saison.

En 1919, Paul et George Jamati fondent Rythme et Synthèse, une revue de poésie cosmique, principalement vouée à la propagation de l’esthétique de Ghil. Il publie encore, en 1923, Les Dates et les Œuvres, une forme de testament polémique et auto-justificateur, avant de mourir en 1926.

2. Ghil et les Voyelles

Au même titre que Mallarmé, Ghil ne semble pas avoir reconnu à Rimbaud beaucoup de mérite. Il l’évoque tout juste dans Les Dates et les Œuvres. Sans doute pour éviter qu’on ne le compare trop fameusement à cet auteur de balbutiements.

À propos de Voyelles :

« Fantaisie d’ailleurs, tout inconsciente, notant seulement de hasardeuses correspondances de sensations, – de ce Sonnet tant reproduit et qui servit longtemps aux critiques à dénaturer, par ignorance ou malin plaisir, le vrai sens de « l’Instrumentation verbale » […] »

Verlaine ne fait qu’un bond :

« L’intense beauté de ce chef d’œuvre le dispense à mes humbles yeux d’une exactitude théorique dont je pense que l’extrêmement spirituel Rimbaud se fichait sans doute pas mal. […] n’allons pas plus vite que les violons, et ne prêtons point à rire aux gens plus qu’il ne nous convient.»

Dans son Traité de 1886, Ghil insiste et condamne sans appel l’entreprise de Rimbaud :

« d’Arthur Rimbaud la vision doit être revue : ne l’exigerait que l’erreur sans pitié d’avoir sous la Voyelle se évidemment simple, l’U, mis une couleur composée,le vert »

Cette fois, la brouille est inévitable. Verlaine lui adresse une réponse incendiaire et ironique :

« Moi qui ai connu Rimbaud, je sais qu’il se foutait pas mal si A était rouge ou vert. Il le voyait comme ça, mais c’est tout. Du reste, il faut bien un peu de fumisterie »

N’en partageait-il pas moins la position matérialiste de Rimbaud ? Celle-là même qui lui avait fait dire à son tour « Merdre à Dieu » et « Merde à l’Eden » baudelairien et, par extension, mallarméen.

Quoiqu’il en soit : trop de glose étouffe l’effet de glose. Ce que dit le sonnet rimbaldien n’est autre que ceci : la poésie comme lieu de signifiance et non comme lieu d’essence.

3. L’impasse de Ghil

Disons-le, Ghil ne voulait pas qu’il y ait confusion entre mètre et rythme. Et ce, comprenant qu’il pouvait bien reprendre le syllabisme de l’alexandrin, sans pratiquer la métrie. C’est ce que Jean-Pierre Bobillot appelle inframétrie, une « onde multiple » de syllabes. Il l’analyse comme ci-dessous :

Réception (Sensation, Ophélie) – Dissociation (Le Mal, le Bateau ivre) – Disqualification(Qu’est-ce que pour nous … ») chez Rimbaud

Réception (Légende) – Réjection ou Dissonance absolue chez Ghil

Pour les vers-libristes et prosateurs du temps, il ne faut pas uniquement sortir de la métrique, mais aussi du syllabisme : quitter et le chiffre et le nombre. Ghil ne les suit pas. Il conserve le nombre et se met, ainsi, en retrait par rapport aux innovations de ses contemporains.

En effet, aux alentours de 1891, la situation littéraire de Ghil est loin d’être confortable. Il est méprisé des libristes comme des défenseurs de la métrique . Il est engagé dans une impasse : comment concilier l’abandon de la métrique et le maintient du syllabisme ?

« Ni fixe, ni libre, son vers, et plus généralement, tous ses procédés littéraires[…] pouvaient passer pour des fantaisies individuelles, logiquement construites et qui ont toutes les raisons d’être incompréhensibles », nous dit Bobillot.

Ghil craignait que le vers libre ne conduise à ce « gré personnel du poète ». Sa démarche était tout le contraire : une poésie universelle (plus que celle de Rimbaud), et donc scientifiquement reproductible selon un schéma donné bien établi (d’où la conservation du syllabisme).

Et pourtant. Il ne réussissait pas à dissocier très clairement : le vers métrique de 12 pieds avec coupes du vers non métrique de 12 syllabes. L’alexandrin, alors. Mais compte-t-il pour rien ? Là où Bobillot le rapproche de Rimbaud, c’est que, pour lui, les deux poètes superposent les dissonances locales et globales.

En ce sens que : cette pratique du vers syllabique non métrique tend à renchérir. C’est par ce biais que Ghil pensait accomplir le vers dans son essence : par mysticisme du Nombre et des valeurs mathématiques.

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