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Posted on déc 21, 2008 - Glances

Petite histoire sémantique de voyance (5) – Signes naturels

chong

13. Sand, Dierx et Leconte de Lisle

Au lendemain de la publication des Contemplations, c’est Georges Sand qui, la première, qualifia Hugo de voyant. C’est-à-dire, de poète non seulement en phase avec l’absolu et une certaine vision prophétique, mais aussi et surtout, de poète capable de joindre son destin avec celui d’autrui, de dépasser sa propre souffrance et son propre chemin pour servir l’intérêt universel.

Pour Sand, la voyance est surtout le reflet et le témoignage d’un sentiment intérieur d’extase et d’exaltation. Pour elle, la voyance va de pair avec les pouvoirs de l’imagination et de la spontanéité. Elle est l’ennemie des autres démarches, de la construction mentale et des artifices en tous genres. C’est ce qu’on peut lire en substance dans Laura ou Voyage dans le cristal :

« Tu es un voyant naturel, ne torture pas ton esprit pour le rendre aveugle. Sache que je suis un voyant, moi aussi, et que devant les sublimes clartés de mon imagination je me soucie fort peu de vos petites hypothèses scientifiques. »

La même année, en 1864, Vigny publie ses Oracles, et Léon Dierx, son recueil Poèmes et poésies où figure La Prophétie. Cette pièce centrale pour le sujet qui nous occupe met en scène Nour-ed-Dour, prophète de la religion musulmane, qui souhaite se projeter dans l’avenir. Dans le second recueil du Parnasse contemporain, paraît Quaïn de Leconte de Lisle.

On sait, par Delahaye, que Rimbaud avait annoté ce poème où apparaît le personnage de Thorgorma, le Voyant » de « points d’exclamation tracés à la plume, et plus ou moins nombreux suivant le degré d’admiration qu’il avait éprouvé. »

14. Victor de Laprade

Pour Marc Eigeldinger, Victor de Laprade est le véritable premier poète avant Rimbaud à avoir élaboré une théorie sérieuse et structurée autour du concept de la voyance. Pour son développement, l’auteur de Psyché, est remonté au moment des civilisations primitives où religion, science, sagesse et poésie n’étaient pas dissociées mais, au contraire, unies par la puissance de la parole. Tout repose ou reposerait sur le principe même de la communication, avec Dieu et la Nature. Le voyant est alors un sage associé à l’énergie du verbe, le « premier dépositaire de la parole sociale ».

La voyance de Laprade est synthétique : elle propose une représentation exacte, et exprime la relation entre la chose et le signe. Son principe est celui d’une correspondance naturelle et traduit une valeur ontologique :

« Le voyant, l’homme investi de la parole, le premier pasteur des hommes, unit dans sa poésie tous les systèmes de signes naturels, toutes les formes possibles du langage. »

Dans la tradition grecque, le modèle accompli du voyant est bien sûr Orphée, symbole de l’accord primordial qui existe entre langage lyrique et langage des sciences et des arts. Il est la matrice de la vie universelle et le réceptacle infini des analogies. Tout lui vient de sa connaissance intuitive des choses de la Nature.

A succédé à cette ère de la parole lyrique, le temps de l’architecture et de l’épopée : le poète, le voyant, a alors perdu sa puissance de synthèse. La poésie s’est séparée de la science pour devenir exclusivement littéraire, et a cessé d’être un phénomène d’équilibre et de fédération sociale.

Pour Laprade, cette rupture coïncide avec l’apparition d’Homère. C’est pour lui une forme de décadence. Seuls quelques poètes modernes auraient su comment renouer avec une poésie de voyant et non une poésie de lettré, et retrouver un accord profond avec la science. : Goethe, Ballanche, Lamartine et Hugo.

Tous ces auteurs sont, pour Laprade, de parfaites représentations du voyant moderne qui dispose de la faculté de concilier l’enseignement de la tradition initiatique avec la doctrine du progrès, et de déchiffrer les secrets de la création.

Mais tout de même, il déplore :

« Nous ne sommes plus à l’époque orphique ; et quoique les poètes puissent et doivent revendiquer encore le nom de voyantes et d’éclaireurs de l’humanité, ils ne peuvent plus être dans le sens absolu des révélateurs ; c’est là pourtant ce qu’on leur demande quand on leur prêche l’art social.»

Si, comme nous l’avons vu, le témoignage de Laprade constitue le premier développement structuré sur la voyance émanant d’un poète, il n’en demeure pas moins tout à fait opposé à la vision rimbaldienne.

En effet, alors que le voyant de Laprade appartient à l’univers patriarcal et mythique du passé, celui de Rimbaud est résolument tourné vers l’avenir. Rimbaud, comme Laprade, oriente discours et pensée vers l’exigence de l’universel, mais ne reste pas prisonnier d’une nostalgie, d’un temps d’harmonie perdu et lointain. Non, le voyant rimbaldien est bien celui qui explore les virtualités futures et satisfait la conquête de l’inconnu en inventant un langage neuf et changeant.

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