Petite histoire sémantique de voyance (2) – De charmant ou d’horrible
6. Les Lumières de la Raison
Poète et voyant tendent à se confondre, comme dans la tradition védique.
En Orient, c’est l’inspiré de l’avenir ou du passé. Il garde donc aussi le sens de prophète. Mais le voyant est également celui qui s’exprime par un langage énigmatique et figuré, voire littéraire.
Voltaire redécouvre ainsi cette association mais sans s’y attaquer. C’est Rousseau qui l’utilisera pour prêter à dérision, dans son Vision de Pierre de la Montagne dit le Voyant.
Laharpe et Volney, eux, opèrent un retour aux sources en rattachant le mot à ses origines hébraïques. Avec comme but plus ou moins avoué de dénoncer la supercherie des pratiques d’émission et d’interprétation des messages divins.
Dans ce contexte de positivisme rationaliste, on reproche la crédulité attachée au mythe, et donc ce qu’on considère comme de la barbarie théocratique et de l’obscurantisme. Volney imagine même des complots, des devins organisés en « corporations » de manière à duper l’ignorance, à entretenir l’esprit de superstition.
Imposture et candeur font bon ménage, la voyance est identifiable aux pires faiblesses ennemies de ce siècle européen de raison.
Dans le même temps, la tradition issue de la Bible connaît l’un de ses plus fervents auteurs en la personne de Swedenborg . Il élève le voyant au-dessus des contingences. Une initiation voulue pour toucher le spirituel et l’invisible, assister à l’éveil de sa vie intérieure, et rejoindre alors avec discernement les lumières du Bien.
7. Les Romantiques allemands
Les poètes du XIXe siècle iront bien sûr contre la sécheresse raisonnable des philosophes. Et ce, dans le sens d’une resacralisation du phénomène. On redonne de la spiritualité et du merveilleux. En cela, l’apport du romantisme allemand est décisif : le mot « Seher » devient l’expression du génie poétique.
Rappelons que ce terme fut introduit par Luther dans sa traduction de la Bible. Il a gardé un sens exclusivement religieux jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Chez Schiller, le don de prophétie est un privilège plutôt féminin incarné par Jeanne d’Arc mais aussi par Cassandre, la prétresse d’Apollon qui prévoit avec claivoyance l’incendie de Troie. En cela, il s’inscrit dans un mouvement propre aux traditions hélléniques et germaniques, déjà exploitées un peu avant lui par Michelet.
Novalis a sans doute été le premier auteur littéraire occidental a affirmé avec force l’union de la voyance et de la poésie. Le poète peut-être mage et ascèce, tout comme les prêtres dans les sociétés primitives.
Pour lui, il faut effritter le contrôle, la retenue, la toute-puissance de la raison mais sans verser dans le délire onirique : il s’agit bel et bien d’une nouvelle possession de soi, d’une exploitation intransigente de l’ensemble de ses facultés.
Ainsi, dans ses Fragments :
« L’Homme pleinement conscient s’appelle le Voyant »
Il surperpose à cette intuition, l’innoncence fraîche et authentique de l’enfance. Une part inchangée que le poète/voyant aurait gardé pour ses visions et la relation de ses contes, un acte prophétique et divinatoire par excellence.
À sa suite, Achim d’Arnim va plus loin dans sa préface des Gardiens de la couronne (1817), titrée « Poésie et histoire » : le voyant est en contact avec le monde, mais avec le biais de la métamorphose.
Schleiermacher reprend ce principe de médiation et de communication avec l’univers. Élu de Dieu, le poète se sert de la parole et de l’image comme de sacerdoces vers l’infini. Tout comme l’orateur ou l’artiste. Sa mission est auprès de l’humanité, un rôle de traduction de contenu, et de sublimation.
Hoffmann aussi a esquissé une théorie de la voyance, dans un texte des Contes des frères Sérapion, souvent écarté des éditions. En suivant de près cet ermite Sérapion, il fait du voyant un explorateur de la transcandence.
Au-delà de l’enthousiasme ou de la prétention, il y a le don unique et réel, la vision sincère de l’objet. Le voyant doit voir bien concrètement avant d’exprimer son oeuvre, sinon il n’aura pas l’adhésion du lecteur. C’est ainsi qu’il aborde les déceptions froides de certaines oeuvres, leur médiocrité :
« Cela provient de ce que le poète n’a pas vraiment vu l’objet dont il parle, de ce que les faits, les évènements qui se présentaient aux yeux de son esprit, avec tout ce qu’ils pouvaient avoir de charmant ou d’horible, de joyeux ou d’effrayant, ne l’ont pas inspiré, enflammé [..] »
En somme, il n’y a pas paroles de feu. L’acte poétique n’est pas une création imaginaire pure, ex nihilo. Elle implique réellement le support d’une observation extérieure, d’un spectacle réfléchi par ses formes ou ses couleurs. Tout cela s’impreignant dans l’esprit du poète.
Contrairement à Novalis, Hölderlin peut-être qualifié de solaire. Encore qu’il renoue sensiblement avec le sens biblique du terme puisque, pour lui, le Voyant c’est Jean, témoin renouvelé de l’omniscience divine. Les vrais voyants seraient Dieu, ses disciples. C’est dans un second temps seulement que les moteurs qui en découlent viennent s’inscrire dans l’esprit de l’écrivain.
Une nostlagie douce-amère. Le voyant est partagé entre la destinée terrestre et les hauteurs divines. C’est essentiellement à l’automne qu’il manifeste sa présence, in fine ses signes. Il n’est donc pas le poète mais le porteur et l’interprète. Il n’est pas tenu de pervertir ou déformé l’objet.
Pour Henri Heine, la voyance relève d’un chemin mémorial : « chacun l’est qui sait l’histoire ». Le voyant serait un homme-planète accordant son harmonie avec celle plus grande de la spacialité présente et passée.
Peut-être exception faite de Hölderlin, on peut donc dire : qu’avant les Français, les Romantiques allemands ont clairement revendiquél’analogie fondamentale entre poète et voyant.
Ceci nous est par ailleurs confirmé par les philosophes contemporains du mouvement. Il suffit, pour cela, de consulter les déclarations de Baader ou Passavant qui mêlent acte d’écriture poétique et vision magnétique.
La critique française n’a jamais vraiment ignoré cet héritage germanique, comme en témoigne Alfred Michiels par exemple. Est-ce à dire que la pensée de Rimbaud trouve là ses sources ? Il s’agirait plutôt d’ emprunts extatiques dans la Bible et le romantisme à la française.














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