L’humour industriel de Villes
1. Ce sont des villes! et des portes de logis
Le refus des Illuminations procède de la rage et de la vindicte. L’obligation de la crudité est résumée dans les derniers mots d’Adieu :
« Il faut être absolument moderne »
Qu’à cela ne tienne! Il faut souvent, chez Rimbaud, adjoindre des signes négatifs (-) . En effet, il s’agit moins d’une invite sincère que d’une « désastreuse dénégation ». Cette maxime est un chef d’œuvre d’ironie, une machine à raplatir l’orgueil industriel.
Et non l’inverse : et non la passade poétique de faire du neuf. Encore que pour Aragon, cet humour noir était justement moderne, voire absolument moderne:
« Les œuvres de Rimbaud, Lautréamont, Jarry, constituent l’expression suprême de l’humour [..] L’humour n’appartient qu’aux forts. »
Ce fut sa réponse à l’enquête des Jeunes lettres de Breton.
Il fallut attendre Henri Meschonnic ,en 1989, et Bruno Claisse pour comprendre cet étendard discutable du modernisme.
Pour le narrateur/sujet des Villes, l’annonce est brutale: résister à l’écrasante marche du progrès. Tout est monstrueusement splendide. L’essence même de la grandiloquence. Cette remise en question par Rimbaud a des résonances tout à la fois poétiques, éthiques et politiques.
Il en va de même pour Mouvement: les voyageurs se trouvent embarqués sur un vaisseau contraignant (celui de la modernité) pour conquérir le monde. Il n’en demeure pas moins que, dans le dernier alinéa, ils se détournent des fausses extases du scientismes : les mêmes que celles du Bateau Ivre!
2. De « bons bras » pour éviter le réveil
Ce qui rend rugueuses ces réalités en apparence féériques est justement cet accès dit « moderne » au réel. Le contact est toujours lisse et poli. La vision est en miroir, comme chez Platon (pas si moderne !). Tout est remplacé.
À Bruno Claisse de dire :
« Le monde contemporain se dédouble frauduleusement en modernité rédemptrice. Villes donne la mesure de la lutte sans fin, qui déchire nécessairement le sujet entre le désir de dédoubler magiquement le réel et le devoir de percevoir simple, sans reflet, sans voyage métaphysique, c’est-à-dire sans dévotion. »
Sans dévotion. À la fin du texte, le sujet réclame de « bons bras » (Morphée) pour le sommeil et les songes. Pour ne voir le réel qu’à travers l’illusion des mouvements modernes. Ceci le ramène pour une bonne part à Haussmann et aux Mille et une nuits.
À nous, ensuite, d’entendre ce refus du réveil: Rimbaud croque encore à pleines dents les dangers de la séduction idéologique, religieuse et donc idôlatre. Pour lui, sortir de ces sortilèges c’est pratiquer l’humour – c’est-à-dire l’éthique des forts pour reprendre Aragon –. Son sursaut fera craquer le vernis.
3. La parodie de la foi (orientale) scientiste
La toponymie/topographie des Libans souffle en un sens: cette présence préfigure la grande migration des acteurs du Progrès vers Bagdad.
Le grand écart est fait entre le mont Liban du Cantique des cantiques, et l’Amérique du Nord-Est, vraie montagne de fer. Comme celle des bassins houillers des Alleghanys.
Tout est au cœur du Nouveau Monde. Rimbaud parodie le mythe de l’Orient et de sa sagesse première comme constitutif du modernisme à l’occidentale. Il n’y a qu’un pas entre ces religions éternelles et la foi scientiste.
4. Le railway
Dans Villes, Rimbaud déroule l’épopée du plus grand héros moderne: le railway. Et ce, sous l’effet d’un transfert rhétorique: puisque l’on passe du modernisme pur au bucolique merveilleux.
On s’éloigne alors des « poulies » et des « plans inclinés » qui font le mécanisme de ces rails, au profit d’une présentation hébétée, sublimée voir thaumaturgique.
En route pour les « chalets de cristal et de bois qui se meuvent ». Tous les termes techniques du chemin de fer sont transfigurés en matériaux précieux.
5. Apothéose
L’on traverse les montagnes Alleghanys, anciennement volcaniques: l’ancien est réactivé et démultipliée. Vulcain se double des Colosses, on retrouve l’énergie originelle. Mais à la place du tigre, c’est la mélodie qui rugit.
L’on participe à des « fêtes amoureuses », témoins de la proximité d’un nouvel âge d’or. Et ce, en lieu et place de ces fêtes fluviales typiquement américaines qui n’étonnaient plus aucun voyageur de l’époque.
Rimbaud dénonce les Artistes, les Maîtres Chanteurs contemporains qui, dans leur enthousiasme à glorifier le Progrès, assimilent leur art à des activités corporatrices. C’est un pied-de-nez aux facilités poétiques du temps, aux grands poèmes poncifs et pseudos-progressistes. À la Hugo en partie.
Villes réactive des images médiévales. Les ingénieurs ont volé l’art de Théroldus, les employés du rail la bravoure d’un Roland.
C’est alors que le mythe ferroviaire atteint son point culminant: ce qui s’écroule, ce sont les apothéoses elles même. Le déluge de ces mythologisations est assourdissant.
Après avoir accompagné la montée de la machine, le sujet part célébrer l’Amour en joignant le ciel et la mer. C’est la Vénus céleste, mais aussi anadyomène. Au XIXe siècle, elle règne certes sur la poésie et la peinture, mais aussi sur la politique.
Moins euphoriques, on perçoit des stigmates qui craquellent un peu le tableau des Sages: la lune « hurle », les fleurs « mugissent », la mer où renaît pourtant Vénus « s’assombrit ».
C’est l’écho de la brutalité industrielle, comme dans un enfer. L’hypocrisie (comme celle du Nouveau Monde) consiste à exorciser ces sinistres traces aussitôt qu’elles sont apparues. Il y a une stratégie béante et béate de dissimulation. C’est le travail des fées comme Mab qui renouvelle et manifeste des lumières très haut.
Le cliché des Bacchantes forcément joyeuses se voit remplacé par un autre poncif, plus moralisateur: le sanglot de la contrition qui annonce déjà la régénération des cœurs. Vénus décide d’éclairer les ténèbres de l’amoindrissement, celles des forgerons et des ermites.
Ensuite, après les Rolands et les corporations, ce sont les beffrois qui sont appelés a chanté les vœux d’émancipation des peuples, par delà les frontières occidentales. Les trombes lumineuses sont l’image de la révolution enivrante et paradisiaque du savoir et du pouvoir. Même les colonisés s’allient et célèbrent la même fête universelle.
6. A bon entendeur
C’est pourquoi la région à laquelle il aspire est tout aussi marquée par sa propre inclusion dans la diégèse, par un rêve d’un travail nouveau fraternel (chrétien) que par un univers mental, circulant et brave.














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