Le Rêve de Bismarck : inédit de Rimbaud
Cinéaste en reportage à Charleville-Mézières pour la réalisation d’un documentaire, Patrick Taliercio a mis au jour un inédit de Rimbaud. Il s’agit d’un article publié le 25 novembre 1870 dans le Progrès des Ardennes.
Le Rêve de Bismarck est ainsi signé de la main d’un certain Jean Baudry, soit un des pseudonymes utilisés par Rimbaud du temps où il nourrissait quelques espoirs de journalisme.
Baudry, c’est le héros d’un drame écrit par Auguste Vacquerie. On lui connaît ces quelques paroles :
« Je m’abrutirai, je traînerai mes haillons dans les bouges, j’anéantirai en moi tout ce qui vous appartient. Dès ce moment, je redeviens le vagabond que j’étais. »
En réalité, c’était un Parnassien moyen, voir mineur. Nul doute que Rimbaud ne devait pas lui porter beaucoup d’estime. Jean Baudry avait surtout vertu de presqu’anagramme.
On savait que Rimbaud avait envoyé plusieurs textes au Progrès des Ardennes, mais jusqu’à ce jour, on ignorait que l’un d’entre eux était bel et bien passé sous presse.
Désireux de réaliser un court-métrage sur l’épisode rimbaldien de Charleroi, c’est en se rendant chez un bouquiniste que Patrick Taliercio en fit la découverte :
« On savait (par son ami Delahaye) que Rimbaud avait écrit un texte sur Bismarck sous ce pseudonyme et qu’il l’avait proposé au Progrès. Mais a priori personne ne savait qu’il avait effectivement été publié… »
Contexte
Septembre 1870. Les armées de Napoléon III sont battues à Sedan et piégées à Metz. Les Prussiens font le siège de Mézières. C’est la guerre civile: la Commune enflamme Paris, et d’autres républicains se soulèvent en province.
C’est dans ce contexte que Jacoby, ancien révolutionnaire de 1848, fonde le Progrès des Ardennes, journal de gauche, imprimé rue du Château, à Mézières. Rimbaud se presse d’envoyer des textes, heureux et enthousiaste de retrouver ce voisin de la rue Forest à la tête d’un journal contestataire proche de ses idées et de ses envies de révolution.
Le 31 décembre 1870, des obus s’abattent sur Mézières. L’imprimerie du Progrès est détruite, emportant dans ses ruines incendiées des stocks entiers de publications. Malgré la reprise courageuse de ses activités — Rimbaud y travailla d’ailleurs, quelques mois plus tard, pour trier les dépêches — Jacoby ne parvint pas à résister au front conservateur qui avait repris les rênes de l’État. Le Progès fut interdit en avril 1871, à la veille presque de la Semaine sanglante.
Texte
Le texte que propose Rimbaud est assez savoureux dans ce contexte: il brocarde l’ennemi allemand en maniant, comme il sait le faire déjà, l’art subtil et grossier de la caricature. Il ne se prive pas, à ce titre, d’user des registres sexuels (« pipe », « fumée », « nez ») et scatologiques.
Rimbaud sentait déjà que la révolte germait à Paris: anti-prusienne, mais aussi et surtout républicaine et socialiste. Le vieux chef qui s’assoupit, repu et engraissé, c’est aussi le bourgeois, l’archétype d’un monde à renverser.














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