Étude de la rime chez Rimbaud (7) – La rime ludique
1. La rime ludique romantique
On peut observer chez les Romantiques un phénomène de resserrement par rapport à la tradition classique (genres satirique et burlesque) : les purs jeux formels n’existent pas ou plus. Ils sont tout simplement rentrés dans la normalité, et passent souvent inaperçus.
Pour Murat, les Romantiques après Hugo utilisent l’invention à la rime, mais en « sous-main », en n’assumant ni théorie poétique spécifique, ni vœux esthétique et/ou idéologique. Tout se passe comme si le cadre versifié de la rime restait toujours intact.
Ainsi, l’homonymie est limitée aux monosyllabes (pas/pas) et, les procédés paronymiques et sur inclusion, passent pour être naturels, non forcés. Ils sont donnés par la langue, en quelque sorte. Et ne constituent pas d’entorse technique par rapport à la norme.
Dans le premier Romantisme, on rime comme Voltaire ou Delille. Musset ou Lamartine font, en effet, peu usage des rimes sur paronymie ou inclusion. Et les rares cas constatés sont loin d’être ludiques : rimes banales et stéréotypées.
nombre/ombre, noir/soir
Dans la poésie d’Hugo, par contre, la dérivation que Murat qualifie d’automatique crée, sinon la tension, du moins la machine poétique. Le ressort du vers hugolien, tel qu’on le connaît. Cet espace de liberté relative permet ainsi, de temps à autre, l’éclosion d’une rime dite voyante, c’est-à-dire relevant vraiment de la trouvaille.
Thesalienne/hyène
À sa suite, Banville. Il écrit assez bien de rimes homonymiques, et quelques rimes équivoquées : dans Évohé, par exemple, une rime sur deux est ludique. Si bien que Murat en conclut à une lecture pénible. La construction des jeux finit, chez lui, par tuer la poésie.
Ce ne sera pas le cas de Gauthier. Lui, ne force pas tant son talent. Sa plume est facile. On se rapproche déjà un peu plus de Rimbaud.
Mais c’est sans doute Baudelaire qui peut être véritablement pris pour maître dans son cas : il réussit mieux qu’aucun autre le compromis entre l’invention ludique de la rime et la réussite du texte. C’est le cas de son fameux Spleen : la répétitivité des composants à la rime matérialisent à la perfection l’idée de l’enfermement et de l’épuisement vital. C’est du moins la conclusion de Murat.
2. La rime ludique rimbaldienne
Chez le Rimbaud de 1871, la proportion de rimes ludiques est comparable, quoiqu’un peu plus élevée. Une rime sur trois relève de ce genre d’invention équilibrée. Une fréquence constante sur les deux premières années de son écriture. Dans les poèmes zutiques, on peut par contre divisé les résultats par deux.
Comme chez Baudelaire, beaucoup de ces rimes sont peu voyantes ; parfois données par la langue ou la tradition. Pourtant, même quand les rimes prises une à une ne retiennent pas l’attention, Murat n’en décèle pas moins un effet global.
Il tire deux grandes conclusions de son examen du corpus :
- 1. une proportion importante des paronymes monosyllabiques en 1870 : ainsi que beaucoup d’inclusions monosyllabiques, surtout dans les poèmes courts.
- 2. un fort taux de rimes sur inclusion a priori originales ou ludiques en 1871 : beaucoup des monosyllabes ou rimes banales que l’on pouvait trouver en abondance dans les premiers grands poèmes de 1870 ont presque disparu.
3. La rime ludique chez le Rimbaud de 1870
Le jeu à la rime le plus caractéristique dans les premiers poèmes de Rimbaud, c’est sans conteste : les paronymes monosyllabiques féminins qui associent des termes concerts faisant image, souvent rapprochés par un lien de contiguïté métonymique.
gousse/mousse, moue/joue, routes/gouttes
Pour Murat, il s’agit alors d’une réponse aux circonstances : le besoin d’aimer et d’être aimé. Les rimes sur inclusion de la même époque sont elles, totalement comiques.
traités/retraités, bonnes/trombonnes (À la Musique)
4. La rime ludique chez le Rimbaud de 1871
Murat retient la rime sur inclusion comme caractéristique de cette année. De la satire, en passant par l’hyperbole, Rimbaud aboutit finalement à un certain dépassement de la forme.
On commence par la droite ligne d’À la Musique. Rimbaud reprend d’ailleurs, dans Les Douaniers, la rime « traités/retraités ». La thématique est la même, en plus agressive :
fémurs/murs (Les Assis), récuré/curé (Accroupissements)
Ensuite, on touche au paroxysme hyperbolique :
éclanches/hanches (Mes Petites Amoureuses)
car/Picard, Asnières/printanières, héliotropes/trops (Chant de guerre parisien)
Rimbaud marche, en cela, sur les traces de Banville, qui faisait des rimes similaires
qui/Sakosi
La parodie rimbaldienne entame sa phase virtuose. Rimbaud fait cohabiter la pure fantaisie et le prosaïsme le plus pur, comme dans Les Poètes de sept ans.
tresses/fesses, pantalons/talons
On est à la limité de la rime équivoquée. Dans L’Homme juste, par exemple, une rime comme « assez/cétacés » est remarquables à ce titre. C’est la pleine incongruité.
Enfin, avec des textes comme Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs et Le Bateau ivre, Murat note un débordement : l’intention parodique et supplantée, transcendée par l’invention. La rime sur inclusion est alors davantage un ingrédient du génie qu’une fin en soi.
floraisons/raisons, pubescences/essences, peux/sirupeux (Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs)
Marées/démarées, pommes sures/vomissures, nasses/bonaces, électriques/triques (Le Bateau ivre)














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