Étude de la rime chez Rimbaud (1)
Globalement, la crise du vers amorcée dans la seconde moitié du XIXe siècle a oublié la rime. Y compris (et peut-être surtout) pour ce qui concerne Rimbaud. Elle reste le parent pauvre dans le renouveau récent des études métriques.
Il est vrai que Rimbaud n’est pas spécialement original à la rime. Alors que c’est un destructeur de vers. Pourtant : certaines de ses attitudes en la matière peuvent s’avérer plus complexes qu’il n’y paraît. Notamment déjà dans Ma Bohême ou Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs.
Et puis, le dialogue avec Banville est constant et explicite : on ne peut se passer de l’analyse rimique si l’on veut étudier exhaustivement sa manière d’art.
1. La rime classique
Dans la poésie dite classique, la rime est subordonnée : soit à la pensée discursive du texte, soit à l’émotion qu’il doit transmettre ou susciter.
Cet esclavage de la rime a évidemment eu pour effet de déforcer son incidence poétique. Et donc, de la banaliser et de l’appauvrir. C’est ce qui fait dire à Banville :
« À la fin du XVIIIe siècle, et sous l’empire, on ne savait plus qu’une vingtaine de rimes, pauvres, niaises, inexactes et toujours les mêmes. »
À cet égard, dans sa Prosodie de l’école moderne (1844), Ténint souligne l’utilisation presqu’exclusive des rimes grammaticales :
« Si cela continue, il n’y aura plus que deux rimes, la rime en té et la rime en ment« .
Le désenchantement est certain et consommé.
2. La rime romantique
L’école romantique va prendre à bras-le-corps cette perte de vitesse. Trois rimes vont être mises à l’honneur et développées :
1. La rime riche : avec consonne d’appui
2. La rime sonore : voyelle pleine suivie d’une liquide ou d’une sifflante
3. La rime concrète : qui fait image
Dans cette poésie nouvelle, la parole est redonnée au caprice des mots : on privilégie le ludique et le calembour. Les poètes amorcent une réflexion sur le caractère conventionnel de l’écriture rimée. Le concept de rime voyante voit le jour : on exalte pour mieux dénoncer.
Cette remise en cause aura aussi pour effet de brouiller la hiérarchie des genres. Les mots roturiers (avant réservés à la comédie ou la satire) et les noms propres font leur entrée en fin de vers. L’infraction est esthétique mais aussi politique et morale.
Tout ceci fait dire à Michel Murat que lorsque Rimbaud prend la plume, la cause est entendue sur ce point.
3. Origines de la rime rimbaldienne
Les trois poètes qui ont marqué Rimbaud sont tous adeptes de la rime riche, c’est-à-dire de la rime avec consonne d’appui.
Hugo est le plus classique. Il privilégie encore le vers à la rime.
Chez Banville, en revanche, c’est tout l’inverse. La primauté de la rime est absolue. Il recherche à la fois la richesse et la surprise grotesque.
Baudelaire, enfin, se situe entre les deux. Il évite de s’enfermer dans un fétichisme de la rime riche. Il lui préfère souvent la rime enrichie, la rime rare ou le contraste sémantique.
Rimbaud est le disciple de Banville. Plus que de Baudelaire, contrairement à Verlaine.
4. Le b.a.-ba de la rime
« La rime est l’identité phonétique terminale de deux ou plusieurs vers à partir de leur dernière voyelle pleine ».
C’est la définition que nous donne Dominique Billy, dans un article récent sur la rime androgyne chez Verlaine.
Les rimes masculines (M) et féminines (F) peuvent être représentées par les schémas suivants :
M = noyau + coda + consonne flottante
F = noyau + coda + chva + consonne flottante
Les constituant obligatoires de la rime sont en gras : le noyau vocalique et le e muet (chva) dans le cas des rimes dites féminines.
La coda désigne : les éléments phonétiquement réalisés postérieurs au noyau.
Et la consonne flottante : la dernière consonne non phonétiqment réalisée du mot (on parle de consonne graphique).
5. Évolution des conditions minimales de la rime
Les conditions minimales d’une rime bien formée ont varié au cours de la première partie du XIXe siècle.
La position des classiques, on la retrouve dans le traîté de Quicherat. Il distingue rime suffisante (sans consonne d’appui) et rime riche (avec consonne d’appui).
La position de la révolution romantique va intensifier les exigences : elle fait une norme de la consonne d’appui. Banville écrit :
« Sans consonne d’appui, pas de Rime, et, par conséquent, pas de poésie. »
Le principe ne sera pas vraiment applicable. Banville lui-même ne peut s’y tenir dans ses Odes funambulesques. On retrouve ainsi sous sa plume des rimes qu’il théorisait pourtant comme insuffisantes (sans consonne d’appui) : Cham/Siam, godiches/affiches ou tambour/amour.














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