Twitter Facebook Gmail RSS

Petite histoire sémantique de voyance (4) – L’ange chez le cénobite

in Esthétisme,Rimbaud,Voyance

Petite histoire sémantique de voyance (4) – L’ange chez le cénobite

10. Gauthier et Baudelaire

Avant de discerner les traits de la voyance chez ses contemporains — Balzac, Nerval, Baudelaire –, Gautier en a parlé dans Le Club des Hachichins, paru dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1846. Il y dépeint le voyant comme l’ « adepte sobre » qui refuse de participer à « la voluptueuse intoxication », pour conserver sa lucidité au milieu de l’orgie. Il se met alors au piano pour émettre des vibrations sonores pareilles à des « flèches lumineuses ». C’est ainsi qu’il contourne l’ivresse et la mélancolie.

Dans sa nouvelle fantastique, Spirite, marquée et démarquée de Séraphîta, le baron de Féroë, un « disciple de Swedenborg », fait figure de voyant: par l’intermédiaire d’une révélation, il parvient à déchiffrer les mystères du ciel.

Mais là où Gautier a joué un rôle central , c’est dans son étude dédiée à la mémoire de Baudelaire, L’Univers illustré (mars/avril 1868). Le texte fut repris en préface dans la troisième édition des Fleurs du Mal .

Il est très plausible que Rimbaud en ait eu connaissance par ce biais. C’est ce qui pousse Godchot et Mondor à y voir une source essentielle de la voyance rimbaldienne. C’est ce qui semble transparaître des lignes que Rimbaud consacre à Gautier dans ses Lettres du Voyant : il est cité « parmi les seconds romantiques [qui] sont très voyants », aux côtés de Baudelaire, « le premier voyant, roi des poëtes ».

C’est que Gautier associe chez Baudelaire la voyance et la perception des correspondances: ce serait l’art de la poésie. Découvrir des analogies, des similitudes imprévues entre les choses du monde. Et les sublimer par la métaphore. L’apport Gauthier est bien celui-là: rapprocher des réalité distantes, et accordé, pour ce faire, un rôle déterminant au langage poétique.

11. Nerval et Dumas

Nerval aussi fut porté par Gauthier au rang des voyants. Ce dernier le croyait capable de visions comparables à celles de l’Apocalypse et à celles que procure la consommation de drogue comme le haschisch.

Nerval lui-même se disait tel, dans une lettre à Dumas: sujet d’une élection privilégiée. Pour lui, Cazotte aussi aurait été un voyant apocalyptique, c’est-à-dire capable de s’insurger contre le règne de l’Antéchrist. Il faut lire entre les lignes: il s’agit bien de la Révolution française.

Il fait le lien avec « Tau », lettre hébraïque et grecque, croix égyptienne et chrétienne, lame du Tarot. Mais surtout emblème de l’initiation maçonnique.

À Marc Eigeldinger de dire:

« Gautier, Nerval et Hugo sont parmi les premiers en France à proclamer que le phénomène de la voyance et l’acte de la création poétique peuvent être consubstantiels. »

Au contraire, Alexandre Dumas, dans son Joseph Balsamo, redonne au terme voyant son sens d’initié et d’illuminé. Ici aussi, dans les circonstances de la loge maçonnique:

« Tu connais nos mystères ! […] tu es donc un voyant ou un traître. »

Comme Balzac, dans Le Cousin Ponce, le don de voyance est moins dévolu au poète qu’à l’adepte des sciences occultes, dont le magnétisme.

12. Hugo (1/2)

La conception hugolienne de la voyance est sans doute la plus complexe à élucider, car elle est tributaire de l’évolution de l’œuvre. Elle est par conséquent extrêmement diversifiée sémantiquement et symboliquement. Ce qui est sûr, c’est que Rimbaud y trouve sa principale intiation à la voyance.

Dans un premier temps, Hugo voit en Dieu un voyant –- par opposition à l’aveuglement humain. C’est la même chose qu’Indra. Il ne considère pas les prophètes, mais Job par son expérience de la souffrance.

Parmi les poètes, sont voyants pour lui: Homère et Milton, ceux dont le regard intérieur est approfondi par la cécité. Ainsi Beethoven. Puis Mesmer, doué du « fluide » magnétique.

Hugo lui-même se considérait comme un révélateur: il sentait en lui une part de vision, religieuse et sociale, à entretenir et à conjoindre à l’acte poétique.

De quoi satisfaire à sa vocation humaine et sacerdotale de dépasser les frontières du temps et de l’espace. Ce qui le différencie du penseur est le medium utilisé: les perceptions sensibles, et non spécifiquement le souffle de l’esprit. On est donc dans le matériel.

Un être seulement semble pouvoir unir le voyant et le penseur. C’est le pontife. Il faut lire Océan, dans Tas de pierre:

« Il y a eu des hommes comme Orphée et Moïse, en qui le penseur était doublé du voyant. Ceux-là sont les pontifes. »

Pour Hugo, le voyant est un être solaire qui participe au progrès de la civilisation et à la marche de l’humanité vers la liberté. Il voit cette clarté dans l’ombre. C’est le goût obstiné d’Hugo pour l’antithèse: la cécité de chair ouvre le regard de l’esprit et de la méditation.

C’est ce que corrobore Léon Cellier :

« Il faut ne plus voir les choses pour voir Dieu ;il faut que l’œil du corps s’éteigne , pour que l’œil de l’esprit s’allume. »

Outre les quelques citations contenus dans Bug-Jargal et Cromwell, le mot « voyant » apparaît dans deux poèmes des Châtiments: Lux et Force des choses. Le voyant y est respectivement Dieu et l’homme de science/le philosophe. Dans les Contemplations, le voyant est affublé d’attributs célestes (ailes) qui le mènent à une véritable élévation. Il est celui qui pressent le triomphe du progrès.

Cette conception du voyant chez Hugo a progressé par quelques influences empiriques. Parmi lesquelles: le spiritisme et les tables parlantes. On en retrouve plusieurs témoignages dans les Contemplations: A celle qui est voilée, Les Mages , Ce que dit la bouche d’ombre et Sarurne . Dans ce Hugo des Contemplations, le voyant est assimilé aux frontières de l’interdit et du mystère cosmique.

Viens voir le désert où j’habite
Seul sous mon plafond effrayant ;
Sois l’ange chez le cénobite,
Sois la clarté chez le voyant.

in A celle qui est voilée

Mais ce sont surtout Magnitudo, et Les Mages qui donnent une explication plus claire et plus détaillée de la voyance hugolienne. Dans Magnitudo, le voyant est un « prêtre involontaire ». C’est la vertu de son ignorance qui lui permet de transcender le spectacle des choses.

La voyance d’Hugo appelle celle de Rimbaud par sa nécessité d’ascèse. Mais elle s’en éloigne dans la mesure où elle reste essentiellement religieuse et reliée à l’idée d’un pontificat. C’est le sens du poème Les Mages. La vocation sacerdotale s’unit pourtant à l’acte poétique, c’est-à-dire au verbe. Le rapprochement avec Rimbaud peut aussi se faire sur ce point. De même: le voyant, quand il arrive à l’extase, fusionne avec l’absolu. Et donc meurt. Comme le voyant rimbaldien qui « crève dans son bondissement ».

Chapô de l'article

La voyance d’Hugo appelle celle de Rimbaud par sa nécessité d’ascèse. Mais elle s’en éloigne dans la mesure où elle reste essentiellement religieuse et reliée à l’idée d’un pontificat.

Notes de lecture

EIGELDINGER Marc, « La Voyance avant Rimbaud », in Lettres du voyant, Genêve, Droz, coll. « Lettres littéraires françaises », 1975..

Noms et notions

, , , , , , , , , , , , , , , , , .

Auteur de l'article

Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

Citez cet article

PEETERS Démian, « Petite histoire sémantique de voyance (4) – L’ange chez le cénobite », dans MOODYGUY (Esthétisme,Rimbaud,Voyance), 22 juil 2008.

URL raccourcie

http://bit.ly/doPn8Y

in Esthétisme,Rimbaud,Voyance

Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

articles similaires

À propos

MOODYGUY est un magazine de genres conçu, développé et alimenté par Démian Peeters · philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante et blogueur.