Twitter Facebook Gmail RSS

Petite histoire sémantique de voyance (3) – Torture intime de l’esprit prophétique

in Esthétisme,Rimbaud,Voyance

Petite histoire sémantique de voyance (3) – Torture intime de l’esprit prophétique

8. Les Premiers Voyants en France : Ballanche et Michelet

Le premier auteur de voyance en France fut très certainement Pierre-Simon Ballanche dans son Orphée et sa Ville des expiations. Le terme se rencontre bien-sûr avant lui : comme nous l’avons vu chez Volney par exemple, mais aussi dans le Bug-Jargal de Victor Hugo. Mais c’est véritablement lui, Ballanche, qui initia en France une véritable théorisation du phénomène. Et ce, en distinguant le voyant du prophète : le premier étant un traducteur du présent, le second un interprète instinctif de l’avenir.

C’est dans La Vision d’Hébal (1831) que nous trouvons les fondements de sa pensée. Hébal est un écossais « doué de la seconde vue » qui peut, par la réminiscence, rejoindre la vie antérieure. Et par la divination, l’avenir appréhendé dans l’unité de la création.

Pour cela, il y a affranchissement des contingences et, à en croire la préface de Buss, quelque chose qui tient du magnétisme des recherches de Mesner.

Dans Orphée, Ballanche renoue avec les premiers âges où le poète-voyant — à la suite d’une longue initiation et d’un éveil précis à l’acuité — remplissait une fonction à la fois sociale et religieuse. Lorsque le personnage de Thamyris parvient à cet état, il devient aveugle. Selon la tradition conceptuelle, c’est le symbole de l’ouverture au regard spirituel et le signe de la caducité des organes sensibles imparfaits et limités.

Le don n’est donc pas suffisant pour dépasser les voiles opaques du spectacle quotidien du monde. Il est besoin d’une ascèse. Il faut noter que, chez Ballanche, la voyance est associée à l’éthique et à la mesure de toute chose. Ce n’est pas la même conception chez Rimbaud : où, au contraire, la voyance est impatiente et déréglée, et finalement plus poétique que sage.

Ballanche dira aussi, dans son article « L’Avenir » paru en mai 1834, à propos de Byron : « Les poètes ont reçu la mission d’être les voyants des peuples ». C’est cet aspect social que développeront plus tard Hugo et Rimbaud, mais rien évidemment ne prouve une filiation.

L’influence de Michelet, qu’atteste largement Delahaye, est par contre bien plus plausible. D’autant que certains textes comme « Jadis… » et « Mauvais Sang » d’ Une Saison en enfer, ou « Après le Déluge et « Phrases » des Illuminations pourraient cautionner l’hypothèse.

Dans son Introduction à l’histoire universelle (1831), Michelet définit le voyant comme un être issu du peuple, incarnant la liberté et le divin, sans l’intermédiaire de religion. Des perspectives qui rompent totalement le pacte séculaire liant la voyance à la Bible dans la tradition.

Notons ici que Quinet ne fera pas preuve de la même modernisation : pour lui, le voyant reste biblique hébraïque, donc élu de Dieu pour le sacerdoce de l’intuitif. Et pour l’expansion d’une âme future nouvelle destinée à l’intelligence de l’histoire et l’avènement souhaité de l’âge d’or.

Chez Michelet, par contre, la conception est orientale et affranchie du dogme . On commence à se rapprocher peu à peu des idées rimbaldiennes sur la question. En effet, ce don de voyance est, selon Michelet, un privilège des peuples primitifs, barbares. Mais aussi de l’enfant ou plus encore de la femme . C’est-à-dire de ces individus qui ont gardé l’intimité instinctive et intuitive première avec la Nature.

La femme, dans son rapport sentimental et sibyllique, parle du cœur invisible à saisir et de la vérité secrète. Ce thème de la féminité inspiratrice est repris dans l’introduction à La Sorcière (1862) :

« la femme s’ingénie, imagine ; elle enfante des songes et des dieux. Elle est voyante à certains jours ; elle a l’aide infinie du désir et du rêve. »

Historiquement, la voyante était celte et germanique bien avant l’apparition de la sorcière médiévale. Avec des figures comme celles d’Eschyle, d’Isaë ou de Cassandre, la femme voyante rend compte à l’origine d’un décalage béant entre la vision et le langage. C’est ce qui l’accable, la communication est une « torture intime de l’esprit prophétique ».

9. La voyance balzacienne

On retrouve assez largement chez Balzac une théorie qui reprend l’idée de la seconde vue. La première attestation du terme figure dans sa Lettre à Charles de Nodier (1832). Il y évoque l’illuminisme et les doctrines de Swedenborg, Claude de Saint-Martin et Jacob Boehme. Son idée est alors de conjuguer les ravissements mystiques et l’intelligence de leur cheminement.

Entre 1832 et 1835, la voyance est en effet indissociable de l’église swedenborgienne. La seconde vue et la spécialité recourent à l’analogie pour anticiper la connaissance. Le don de la vision est un passage initié entre le matériel et le spirituel.

Dans son Louis Lambert et son Sérphîta, Balzac s’efforce de matérialiser le mythe de la pratique intérieure qui, chez lui, a une résonance poétique et littéraire particulière. Pour le romancier, l’auteur artistique est résolument accompagné d’un pouvoir mystérieux qui échappe à la logique et la rationalité. Il entre dans la composition du génie.

Dans les première pages de Facino Cane, il pense lui-même faire preuve de seconde vue en s’identifiant à ses personnages. Pour lui, c’est cette capacité d’appréhension à la fois totale et synthétique, instantanée. C’est-à-dire : la spécialité qui fait miroir sur les routes qui mènent à l’Infini.

Ce don de spécialité est très engagé dans le chef de Balzac. C’est un don radicalement intérieur. Il révèle les phénomènes de causes et d’effets, les ramifications oscillant du matériel au spirituel. On est au-delà de l’intuition, car on touche aux mondes supérieurs, et donc à Dieu et aux illuminations de l’esprit.

Au sujet de la voyance, c’est dans Séraphîta qu’il est le plus prolixe. Il s’agit essentiellement d’une vision mystique et sacrée. Elle est assimilée à la croyance et à la prophétie. Balzac la dissocie donc de toute démarche scientifique. Un peu comme dans l’œuvre de Swendenborg, où elle inspire les poètes en les faisant pénétrer dans la plénitude de l’extase et la vision du surnaturel.

Le voyant, plus généralement, est un méditatif pur du céleste qui transcende la science et la méthode par sa spontanéité et sa fulgurance. Balzac écrit ceci :

« Vos sciences actuelles, ce qui vous fait grands à vos propres yeux, sont des misères auprès des lueurs dont son inondés les Voyants. ».

Le voyant est celui qui comprend le Verbe et la Parole (insufflés par l’aura divine), et ne recule pas devant les souffrances pour accomplir l’initiation de l’humanité à ses mystères. Dans le roman, ces êtres sont dépeints comme des privilégiés, capables de s’affranchir de la chair et se retrouver plonger dans une extase angélique.

Ce n’est qu’après cette publication que Balzac revient à des dimensions moins occultes, plus humaines. Le voyant acquiert alors, chez lui, des intentions peu louables : séduire et abuser autrui. Il devient un comédien charlatan, comme le personnage de Gennaro Conti dans Beatrix.

Dans La Cousine Bette, la voyance renoue avec l’authentique -– en l’occurrence féminin. L’amour est moteur de magnétisme :

« La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des Voyants. »

Dans Le Cousin Pons, encore, Balzac associe — via son traité en abrégé au sujet de l’art divinatoire –, la voyance à une pratique visionnaire moins religieuse qu’astucieuse dans l’interprétation des signes. Il s’agit dans son esprit d’un « somnambulisme de l’esprit ». Ce pouvoir de deviner l’effet à travers la cause.

Avec Balzac, la voyance redevient un medium des âmes simples , comme pour l’astrologie ou la cartomancie. Elle ne procède pas par fragmentation de la pensée via des activités intellectuelles. Elle garde, au contraire, comme l’éclat brut de la concentration et du dévouement.

Le voyant ne peut donc pas être poète ni homme de science : c’est un être presque primitif comme « Martin le laboureur ». On est loin du dérèglement de tous les sens.

On a beaucoup prêté à Balzac ce don de voyance pour son propre génie et sa propre production. Des contemporains comme Chasles, Baudelaire ou Théophile Gauthier. Philarète Chalses, par exemple, le rattache à la tradition de Walter Scott ou Shakespeare.

Pour lui, les voyants sont aussi des hommes d’action dans le temps présent. Leur tâche est de veiller au progrès matériel , tout en maintenant un lien avec le progrès moral. Ce sont d’ailleurs, dans son chef, davantage des historiens et des philosophes (de Thucydide à Machiavel) que des écrivains. Le vrai voyant est celui qui a la capacité de saisir le déroulement de l’Histoire.

Chapô de l'article

Chez Ballanche, la voyance est associée à l’éthique et à la mesure de toute chose. Ce n’est pas la même conception chez Rimbaud : où, au contraire, la voyance est impatiente et déréglée, et finalement plus poétique que sage.

Notes de lecture

EIGELDINGER Marc, « La Voyance avant Rimbaud », in Lettres du voyant, Genêve, Droz, coll. « Lettres littéraires françaises », 1975..

Noms et notions

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , .

Auteur de l'article

Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

Citez cet article

PEETERS Démian, « Petite histoire sémantique de voyance (3) – Torture intime de l’esprit prophétique », dans MOODYGUY (Esthétisme,Rimbaud,Voyance), 08 mar 2008.

URL raccourcie

http://bit.ly/b77njk

in Esthétisme,Rimbaud,Voyance

Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

articles similaires

À propos

MOODYGUY est un magazine de genres conçu, développé et alimenté par Démian Peeters · philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante et blogueur.