Esthétisme,Rimbaud,Voyance · Released on mar, 08 · Writed with 1255 words
1. Les différentes attestations de sens
Le sens originel du terme est biblique. Le voyant désigne alors le prophète, capable de prévoir l’avenir et doué de la vision divinatrice du surnaturel par les pouvoirs de la révélation. Selon l’Ecriture, le type même du voyant est Samuel.
On sait par Paterne Berrichon que la fameuse « Bible à la tranche vert-chou » de Rimbaud est la traduction du théologien janséniste Lemaistre de Sacy (1672). Cette traduction est la deuxième, après celle de Lefèvre d’Etaples publiée en 1530, à attester ce sens du mot. Paterne Berrichon précise que les livres les plus notés de la main du poète sont : la Genèse, le Lévitique, le Cantique des cantiques, les grands Prophètes, les Evangiles et l’Apocalypse.
Ensuite, le terme sera attribué aux adeptes de certaines sectes ésotériques. Telles que les gnostiques, les illuminés et les swedenborgiens qui ambitionnent d’atteindre la vision et la connaissance des choses surnaturelles.
Dans un sens plus restreint, le mot désignera aussi les êtres doués de la seconde vue. Les médiums et les personnes qui, en état de somnambulisme, possèdent la vision du passé et de l’avenir, ainsi que des mystères du surnaturel.
Ce n’est que bien plus tard que le terme est défini dans la perspective de l’histoire littéraire : « le voyant est un poète qui voit et qui sent ce qui est inconnu des autres hommes ».
À partir de Rimbaud, le mot sera de plus en plus appliqué à l’écrivain et surtout au poète. Si Rimbaud a accrédité la formule par sa fameuse lettre, il n’est pourtant pas le premier à faire usage de ce qui peut être considéré comme un topos.
Avant lui, les Romantiques allemands, Balzac, Hugo et Gauthier avaient déjà conféré au poète ce sens de la pénétration aiguë de l’inconnu. La voyance, entendue comme la faculté de peindre dans l’imagination des choses qui ne sont pas encore ou qui ne sont plus, apparaît en 1829 dans le Dictionnaire universel de la langue française de Claude Boiste.
2. La tradition védique : soleil et poésie
La fréquence du mot « voyant » pour désigner le prêtre-poète, le sage ou le soleil, est en vérité plus sensible dans le Véda et les Upanishads que dans la Bible :
« La Formule sacrée qui naquit la première à l’orient, le Voyant l’a découverte, de la cime éclatante des mondes. Il en a révélé les aspects profonds, les plus proches aussi : Il y a vu la matrice de l’Etre et du non-Etre »
C’est alors la divinité solaire . Dans la religion védique, elle est la représentation symbolique des sources de l’illumination et de la lumière intérieure. Le soleil apparaît dans le Véda comme le « Rouge Voyant », le « Voyant unique ». Il est aussi attaché au sacré du langage et de la poésie.
3. La tradition biblique : prophétie et avenir
Dans l’univers occidental, on le sait, l’origine du terme se trouve dans l’Ancien Testament, dans les deux livres de Samuel . Mais aussi dans le second Livre des Rois, dans les deux livres des Chroniques et dans Isaïe.
Il appartient à la tradition de la religion hébraïque, tout en procédant vraisemblablement d’une ancienne littérature narrative. Mais le voyant n’est alors pas poète, comme dans la religion védique.
Lui qui possède la connaissance intuitive du cœur humain remplit la fonction d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, par sa connaissance des mystères et son aptitude à lire dans le livre de l’avenir.
Milosz, dans le Poème des Arcanes, définira la voyance du poète comme : un sens essentiellement mnémonique, contemporain de la Vision créatrice de Dieu.
Dans la Bible, la voyance est comprise comme étant projetée vers le futur. C’est-à-dire, vers le dévoilement de l’avenir. Elle tend à se confondre avec l’esprit de prophétie. Elle est au service des volontés de Dieu.
Le terme continuera d’ailleurs à désigner le prophète, en particulier Samuel, dans la littérature hagiographique du moyen âge, puis à travers le XVIe et le XVIIe siècle.
4. La tradition hellénique et romaine : divination et verbe
4.1 Platon
Pour ce qui concerne la connaissance intuitive et irrationnelle, Platon distingue:
1. le délire prophétique qui se rattache à l’empire d’Apollon
2. le délire poétique placé sous l’invocation des Muses
En effet, ces deux entités unies par la même vertu d’incantation magique ne s’identifient pas absolument. Dans l’art de la divination, l’acte de prophétie et celui de l’écriture sont en effet dissociés.
La prolifération de la parole et la transcription verbale n’appartiennent pas à la même personne. la Pythie prononce les oracles, tandis que les prêtres rédigent le contenu du message, en empruntant souvent la forme versifiée.
En marge du savoir dialectique, existerait donc une connaissance de nature irrationnelle, révélée aux poètes par l’inspiration divine. Ceux-ci sont animés par un enthousiasme sacré qui leur dérobe le contrôle de la conscience. Ils ne s’appartiennent pas et traduisent une vérité supérieure.
De même que le devin, le poète devient alors le dépositaire du sacré. Oui, mais pas seulement. En plus des pouvoirs de l’inspiration, il rassemble aussi en lui ceux du verbe.
À lire Phèdre :
« la poésie d’un homme de sang-froid est toujours éclipsée par celle d’un inspiré »
La philosophie d’inspiration platonicienne n’identifie donc pas le prophète et le poète. Cette optique sera reprise par la Renaissance et le romantisme.
4.2 Horace et Ovide : le vates
Le terme de « vates » — voyant — a le sens péjoratif de devin et de sorcier pendant la période républicaine. Ce n »est qu’à partir de Varron puis de Virgile, qu’il désigne la mission dévolue au poète inspiré.
À l’époque d’Auguste, il supplante le mot « poeta » qui avait prévalu dès les origines de la littérature latine. On retrouve ainsi dans les Bucoliques et l’Énéide : le vates comme étant le poète en proie au délire de l’inspiration et attentif à célébrer l’univers pastoral de l’Arcadie.
Horace, après avoir célébré dans son Art Poétique les modèles d’Orphée et d’Amphion, confère le prestige de la divinité « aux poètes inspirés et à leurs chants ».
C’est Ovide pourtant qui insistera le plus sur les pouvoirs religieux de la « troupe sacrée » élue des Muses. On comprend que cette possession de l’esprit par la voix d’en haut impose à la pratique de l’écriture une exigence sacerdotale. Poésie et religion sont unies par des liens consubstantiels.
Rimbaud, dans un poème latin composé à l’âge de seize ans, imagine Apollon lui enjoignant en lettres de feu son destin de poète : Tu vates eris. Comme les poètes du siècle d’Auguste, et plus tard comme ceux de la Pléiade, il sent un souffle prophétique l’envahir et lui dicter son œuvre.
Alors que les Grecs tendaient — en dépit des analogies — à distinguer le poète du prophète, les Latins sont donc davantage enclins à les identifier. Ou, tout du moins, à établir une relation plus étroite entre puissance poétique et puissance divinatrice.
5. La voyance à la Renaissance
Les poètes de la Renaissance renouent le contact avec la tradition gréco-latine. C’est plus particulièrement Pontus de Tyard et Ronsard qui ont repris à leur compte la conception religieuse du vates. Cela signifie toujours que le poète est emporté par un extase divine.
Le texte le plus significatif sur la voyance au XVIe siècle est un passage de Jean Bodin dans De la Démonomanie des sorciers.
Il se réfère au sens originel de la tradition hébraïque, associant aussi cette inspiration dictée par Dieu à la perception visuelle et auditive.
Le voyant continuera à s’identifier avec le prophète dans la littérature religieuse du XVIIe siècle : on pense à François de Sales ou à Massillon.