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Rimbaud pacifiste ? Le Dormeur du Val

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Rimbaud pacifiste ? Le Dormeur du Val

La lecture traditionnelle du Dormeur du Val est anti-militariste et compatissante, comme en témoignent sa postérité et sa place tenue dans les anthologies.

Or, ce qui fait la spécificité du texte est, hormis son recours à des images conventionnelles et sentimentales, son absence de pitié. Les forces vives de la Nature servant à transfigurer l’énergie spontanée et les promesses permanentes de la République.

C’est donc tout le contraire d’un texte pacifiste et navré. Le Dormeur du Val est l’effigie d’un soldat inconnu glorifié car crucifié. C’est un appel aux armes dans un contexte précis (octobre 1870), une idée ferme et activiste de la lutte à mener contre le défaitisme dangereux de la droite et la menace prussienne.

1. Le contexte politique du Dormeur du Val

Le Dormeur du Val porte la date du mois d’octobre 1870. Il est donc postérieur à l’avènement de la République.

On n’est donc plus du tout dans le contexte de la lettre du 25 août 1870 où Rimbaud se montrait défaitiste sous l’Empire, et dédaignait la fausse gloriole des bourgeois qui avaient bénéficié de la Monarchie de Juillet :

« ma patrie se lève !… moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe. »

Ici, en octobre 1870, Rimbaud a déjà écrit sa lettre de protestation du 20 septembre dans le Journal de Douai. Il voyait alors à un changement dans la nature de la guerre. Dans cette missive publique, il appelle aux armes, sous le pseudonyme d’Izambard (F.Petit), enrôlé volontairement dans l’infanterie.

Il s’agit maintenant de défendre le nouveau régime que le gouvernement déchu — bonapartistes, légitimistes ou orléanistes –- essaye de conduire à sa perte en démoralisant les troupes et/ou en restant inactif.

Rimbaud fait se rejoindre les Versaillais et les Capitulards. Il atteint pourtant une certaine maturité politique : il analyse et comprend les stratégies et les enjeux.

S’en suite une série de tentatives pour faire publier des textes dans des revues engagées. Rimbaud aurait, en effet, envoyé plusieurs poèmes à la revue Le Nord-Est, dirigée par Henri Perrin, professeur au Collège de Charleville et auteur d’un pamphlet intitulé Le Fouet.

De même, en lisant Roland Ginter, on se souvient aussi de ses affinités avec le Journal de Charleroi, dirigé par Xavier des Essarts. Il faut se reporter à l’édition d’Antoine Adam (pp.220-221) pour retrouver les restitutions approximatives données par Delahaye. Soit La Plainte du vieillard monarchiste et La plainte des Épiciers.

Murphy parle d’un véritable extrémisme « verbale et politique » et d’une résistance à outrance de la part de Rimbaud. C’est dans l’air. Même Le Progrès des Ardennes, un journal plutôt bourgeois et « épismar » pour reprendre les mots de Deverrière, se range du côté des idées combattives. Il ne pouvait en être autrement.

D’après Des Granges, Rimbaud leur aurait fait parvenir Le Dormeur du Val. Impossible, donc, de le prendre pour ce qu’il n’est pas : un poème pacifiste, voire anti-militariste. Même s’il délivre une certaine ambiguïté.

Car c’est le cas. Déjà pour Jacoby, rédacteur en chef du Progrès, qui le jugeait trop fleuri. On retrouve, en effet, une explication dans la rubrique Correspondance du périodique :

« Impossible d’insérer vos vers en ce moment. Ce qu’il nous faut, ce sont des articles d’actualité et ayant une utilité immédiate. Quand l’ennemi ne sera plus sur notre sol, nous aurons peut-être le temps de prendre les pippeaux [sic] et de chanter les arts de la paix. Mais aujourd’hui, nous avons autre chose à faire. »

Rimbaud durcit alors le ton — on sait aujourd’hui pour l’avoir retrouvé — en écrivant un texte en prose, Le Rêve de Bismarck, chargé lui aussi (avec plus d’évidence) de défendre un certain sentiment national contre l’envahisseur. Cette fois, Le Progrès des Ardennes consent à le publier.

Concernant Le Dormeur du Val, donc, soit il faut le dater d’avant le 4 septembre, soit il faut répudier la lecture anti-militariste. Murphy choisit la deuxième option après avoir analysé le contexte historique et idéologique dans lequel le texte s’inscrit. Mais en comprenant bien ceci :

« Rimbaud ne ressent aucune sympathie pour le nationalisme conservateur, pour des guerres dictées par des intérêts nationaux sectaires. En revanche, […] le salut de la Liberté, de la République, justifie à ses yeux une guerre d’ordre défensif contre des agresseurs réactionnaires. »

2. Le Christ et la Nature

Qui est donc ce Dormeur du Val ? D’après Jean-François Laurent, il est rien moins que le Christ, ou tout du moins une figure approchante. Les « deux trous rouges au côté droit » s’inscrivant pleinement, mais non sans ironie, dans l’iconographie chrétienne traditionnelle.

De là, Faffin lui rapproche Le Mal et Mots de Quatre-vingt-douze… où les « Christs aux yeux sombres et doux » sont voués à une Résurrection. En l’occurrence, celle promise par la récente République.

Ainsi, les « glaïeuls » (gladiolus, « petite épée ») et le « cresson » (cruciféracée) seraient là pour soutenir la lecture militaire et christique du poème pour Murphy, qui reprend lui-même les observations de Sadrin. Il va plus loin et rattache directement cette manière de faire à l’iconographie républicaine et révolutionnaire.

Ainsi, Murphy met surtout en évidence le côté archétypal de cette pièce en vers. Pour lui, le projet de Rimbaud, en écrivant Le Dormeur du Val, n’est ni descriptif, ni réaliste. On est dans le paysage métaphorique, et dans ce cadre :

« Il est indéniable que Rimbaud attache souvent une valeur féminine à la terre ou à l’eau et une valeur masculine au soleil, et ceci de manière consciente, en raison des topoi de l’époque, surtout dans la poésie parnassienne. »

Non qu’il faille y voir, comme pour Soleil et chair ou même Mémoire, le signe d’une union sexuelle, mais bien une forme d’absorption de la mort. Un peu comme dans Ophélie d’ailleurs. En effet, on peut voir un mécanisme semblable dans les deux textes.

Dans Ophélie, Rimbaud glisse du discours méta-poétique (délaisser l’Art pour l’Art) vers le discours politique : « la voix des mers folles » comme le grondement du peuple, des masses insurgées.

C’est plus ou moins un poncif. Hugo utilisait fréquemment ce genre d’allégorie. On en retrouve d’autres traces chez Rimbaud. Dans Le Bateau ivre, par exemple : « le muffle aux Océans poussifs ! » contre « les pieds lumineux des Maries », soit les forces de la réaction cléricale.

Or, dans le Dormeur du Val, l’image de la Montagne procède des mêmes significations. Dans le symbolisme républicain, la Montage désignait les bancs de l’assemblée conventionnelle où siégeaient les députés de gauche, conduits par Robespierre et Danton.

De même, la simple image du soleil pour la Commune. Mais pas besoin de littéraliser à ce point pour Murphy : la seule évocation d’un univers fier, haut et lumineux suffit à rattacher le poème au lieu commun de la liberté.

« Ces topoi républicains ont subi dans ce poème une métamorphose et la nouveauté de leur déploiement a contribué à leur méconnaissance. […] dans les études portant sur le mythe solaire chez Rimbaud, on n’a jamais tenté de dégager un symbolisme politique qui est pourtant manifeste. »

Dans plusieurs poèmes de 1871/1872, le soleil représente pourtant bien explicitement la Révolution : Accroupissements, Les Assis, Chant de guerre Parisien, Les Poètes de sept ans, L’Orgie parisienne, Les Pauvres à l’église, L’Homme juste, Ce qu’on dit au Poète à propos des fleurs, Les Mains de Jeanne-Marie.

Ici, dans le Dormeur du Val, il est manifeste que la Nature postule un lien entre, d’une part, la liberté, et d’autre part, l’essor des forces naturelles.

Pour en revenir à la lecture christique, tout semble rappeler la vallée de la mort des Psaumes. Une combinaison d’eau et de lumière, qui n’est pas sans rappeler Michel et Christine :

« − Et verrai-je le bois jaune et le val clair,
L’Épouse aux yeux bleus, l’homme au front rouge, ô Gaule
Et le blanc Agneau Pascal, à leurs pieds chers,
− Michel et Christine, − et Christ ! − fin de l’Idylle. »

Pour Muprphy, tout cela euphémise la mort. Pour lui, le fin mot du texte n’est pas la surprise du cadavre qui viendrait annuler l’impression première du sommeil. Il faudrait considérer la rivière comme une forme anthropomorphique. C’est ce que prescrit, par ailleurs, Michel Collot. Par ce biais, la Nature devient complice et sympathique. C’est elle qui, sous cette forme, fait une promesse :

« Le dormeur est bien mort. Mais le Républicain qui prendra sa place lui ressemblera »

Pratt ne prête pas attention à l’absence de détails donnés par Rimbaud sur l’uniforme. Pour lui, c’est évident : le soldat est français, et il se reporte à une gravure. En vérité, ce n’est pas le cas ! Le poème tend plutôt à donner un caractère universel ; on est bien au-delà du contexte français immédiat.

Pour Faustin, ce soldat est l’image du Christ — soit la République — trahi par ses compatriotes. L’image des glaïeuls revient, d’ailleurs, dans un contexte similaire. Celui de Chant de guerre parisien, où Rimbaud prend pour cible l’entrevue de Ferrières en septembre 1870 où Jules Favre, accusé par les révolutionnaires d’avoir trahi la République, pleure devant Bismarck.

« Ils sont faimiliers du Grand Truc !..
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc
Et ses reniflements à poivre ! »

Dans ce texte, Favre apparaît comme un faux Dormeur du Val nous dit Murphy :

« couché parmi les épées de ses soldats versaillais, répandant des larmes de crocodiles au sujet de ceux qui sont morts pour la République dans la lutte contre la Prusse et de ceux qui meurent dans la guerre entre la Commune et Versailles »

3. Conclusions

L’horizon d’attente pour Rimbaud, dans Le Dormeur du Val, est bien ceci : il avertit contre un enlisement dangereux qui, sous le masque d’idées républicains modérées, tend à sympathiser avec les idées orléanistes et conservatrices. Il vise le gouvernement comme la vraie menace qui, par sa passivité, conduit vers la défaite.

« Le dormeur serait mort pour la République, mais à cause du Gouvernement de la défense nationale. »

Pour Murphy, le sourire affiché par le soldat édulcore l’image d’une mort horrible. Le sacrifice, même s’il est rendu inutile du fait des agissements gouvernementaux, n’en demeure pas moins essentiel pour voir triompher la République telle que Rimbaud la veut et la presse alors.

Chapô de l'article

La lecture traditionnelle du Dormeur du Val est anti-militariste et compatissante. Mais c’est sans compter sur le contexte précis (octobre 1870) de la rédaction : Rimbaud fait bel et bien un appel aux armes.

Notes de lecture

MURPHY Steve, Rimbaud et la ménagerie impériale, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1991, pp. 179-204..

Noms et notions

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Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

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PEETERS Démian, « Rimbaud pacifiste ? Le Dormeur du Val », dans MOODYGUY (Esthétisme,Génétique,Rimbaud), 06 sept 2008.

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Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

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