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Arthur Cravan, dandy pugiliste

in Esthétisme

Arthur Cravan, dandy pugiliste

Entre 1912 et 1915, Arthur Cravan est l’éditeur et le rédacteur unique de la revue Maintenant qui paraît en cinq numéros. On peut le voir en « chevalier d’industrie » vendre ses exemplaires dans Paris avec une brouette. Chaque volume est l’occasion pour lui de tirer à boulets rouges sur les grands représentants de la vie littéraire et artistique de son temps.

Dandy Dada

Pour André Breton en personne, il est impossible de ne pas découvrir en Cravan les signes annonciateurs de Dada. Ce sont ses excentricités et son sens de la provocation qui lui valent cette chaleureuse mention dans l’Anthologie de l’humour noir, mais aussi la nature de ses préoccupations incisives et ferventes.

Arthur Cravan

En juillet 1913, alors qu’il commet le numéro 2 de Maintenant, il sème la panique et la fureur dans le Tout-Paris. Il faut dire que sa description iconoclaste de sa visite chez André Gide n’est pas piquée des vers. Et c’est peu dire. André Breton confiera dans sa correspondance que ce dernier éprouva beaucoup de difficultés à s’en relever.

« M. Gide n’a pas l’air d’un enfant d’amour, ni d’un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l’air d’un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu’il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d’un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l’ensemble, c’est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kg et mesurer 1,65 m environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l’artiste montre un visage maladif, d’où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que des pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication, en disant vulgairement de quelqu’un : « il pèle » »

À n’en pas douter, comme le signale François Bott : « Son rire narquois, destructeur, visait tout ce qui nous rétrécit. » En parfait dandy, il méprisait les foules et l’esprit de groupe. Dans ses Souvenirs sans fin (1951), André Salmon le définit comme un « révolté intégral » qui méprisait même les centres révolutionnaires pour cette raison : « Qu’il vienne celui qui se dit semblable à moi que je lui crache à la gueule ». C’est en substance ce qu’on peut également lire dans Les Ogres, un vibrant manifeste contre le code de nationalité.

« Brûlez vos états civils !
Saignez vos passeports !
Fusillez vos visas !
Tranchez vos racines !
Mettez en pièces votre identité ! »

« Bûcheron dans les forêts géantes »

Lui qui voulait à tout prix rester mystérieux et brouiller les pistes ne fut ni déçu ni démenti lorsqu’une foule de curieux accourut pour assister à son suicide public. Il offrit à la place un exposé de trois heures sur l’entropie. On imagine de la même façon son allocution aux Sociétés Savantes que Paris-Midi (6 juillet 1914) rapporte en ces termes :

« Avant de parler, il a tiré quelques coups de pistolet puis a débité, tantôt riant, tantôt sérieux, les plus énormes insanités contre l’art et la vie. Il a fait l’éloge des gens de sport, supérieurs aux artistes, des homosexuels, des voleurs du Louvre, des fous, etc. Il lisait debout en se dandinant, et, de temps à autre, lançait à la salle d’énergiques injures. »

En avril 1917, sa conférence sur la peinture à l’occasion du vernissage du premier salon des Indépendants à New York prit la même tournure, celle d’un véritable happening :

« Le public est choisi, élégant et intellectuel, à la fois bon enfant et sophistiqué. Cravan se présente à lui quelque peu débraillé et traînant une valise qu’il ouvre et vide de son contenu, répandant tout autour de lui des paquets de linge sale. Manifestement ivre mort, il ne dit rien mais commence à se déboutonner. Les dames du monde se voilent la face et crient. La police arrive. »

Et quelle fumante critique ! Sa plus réussie sans doute. Venant d’écoper de huit jours de maison d’arrêt, « le poète aux cheveux les plus courts du monde » fit la une du Journal de la Rive Gauche du 15 juin 1914:

« Nous nous joignons à tous nos confrères de la presse indépendante pour demander l’acquittement en appel du critique d’art et boxeur Arthur Cravan, condamné en correctionnelle […] pour vois critiqué » en termes violents les ordures ménagères, tableaux vaselines, statues en fer blanc, gravelures en taille d’ours, que des pseudo-peintres ou sculpteurs métèques exposaient il y a quelques mois, dans une immense poubelle baptisée pour la circonstance le Salon des Indépendants. »

La même année, il faillit régler au sabre son différent avec Apollinaire, furieux de ses injures proféréres contre la peintre Marie Laurencin. Sous couvert d’un rectifcatif de mauvaise foi, il ne manque pas de surenchérir :

« Puisque j’ai dit: « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse … quelque part. », je tiens essentiellement qu’on comprenne à la lettre : « En voilà une qui aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse astronomie au Théâtre des Variétés ».

« Marin sur le Pacifique et rat d’hôtel »

À partir de 1915, il quitte la France en guerre et entame un long périple à travers l’Europe, muni de faux passeports. C’est à Barcelone qu’il trouve finalement refuge en 1916 et renoue avec la boxe. Le dimanche 23 avril, il organise un combat singulier resté célèbre avec le champion du monde Jack Johnson qui le met KO au sixième round.

Arthur Cravan

Il s’embarque ensuite pour New York où il fait la connaissance de diverses personnalités, dont la poétesse Mina Loy, avec qui il vit une intense passion, avant de disparaître au large du Golfe du Mexique en 1918, sans que son corps ait pu être clairement identifié.

On peut croire que son histoire ait tourné court. Mais il nous laisse pourtant une bonne poignée d’articles, de lettres et de poèmes ; sans parler du souvenir formidable et indélébile dans l’histoire de l’art de ses nombreuses frasques et performances. Il a sans doute eu raison de regretter, en parlant littérature au cercle parisien de La Biche (Gil Blas, 1913), que le choléra « n’ait pas emporté à trente ans les grands poètes, ce qui leur eut épargné une vie mesquine. » Pour ce qui le concerne, la chose s’est réglée à l’amiable.

« À quoi bon faire une oeuvre d’art à partir de sa vie lorsqu’on a trouvé le secret de faire de sa vie une œuvre d’art ? » se demande Sébastien Lapaque. Cravan n’était pas le neveu d’Oscar Wilde pour rien.

Chapô de l'article

Entre 1912 et 1915, Arthur Cravan est l’éditeur et le rédacteur unique de la revue Maintenant. Pour André Breton en personne, il est impossible de ne pas découvrir en Cravan les signes annonciateurs de Dada.

Notes de lecture

Le Magazine Littéraire, n°498..

Noms et notions

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Auteur de l'article

Démian Peeters est philologue de formation, concepteur web amateur, auteur dilettante, blogueur.

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PEETERS Démian, « Arthur Cravan, dandy pugiliste », dans MOODYGUY (Esthétisme), 02 juin 2010.

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Le dandy considère l’art comme un principe vital, pulsionnel et primordial. Son processus créateur et sa physiologie se nourrissent de ce qui fait l’essence même du romantisme: la décadence.

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