Voltaire en demi-teinte
Le jugement de Borrillo et Colas, dans L’Homosexualité de Platon à Foucault, est sans appel:
« Voltaire aborde la question dans son dictionnaire philosophique sous le chapitre Amour nommé socratique d’une manière si légère et si violente qu’il semble avoir été écrit par un théologien du Moyen Age plutôt que par un philosophe de la Raison. »

Et c’est peu dire! Dans l’ensemble des ses textes philosophiques, Voltaire se contente de récupérer, sans autre forme de développement, les éléments les plus vaseux et les plus servilement moralistes de la rhétorique homophobe classique.
« Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, et par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille; si on l’aime, c’est parce ce que la nature se méprend: on rend hommage au sexe, en s’attachant à ce qui en a les beautés; et quand l’âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse. »
Il est évident que, pour Voltaire, l’homosexualité ne peut être qu’une erreur dans ce contexte (jeunes hommes aristocratiques) et, corollairement, une crime si elle a lieu dans d’autres circonstances (hommes dits d’âge mûrs, classe populaire, prostitués).
Il rattache très clairement les pratiques homosexuelles à la débauche et à la barbarie. Par le biais d’une assimilation plus que douteuse, il prétend même que les climats chauds favorisent leurs émergences:
« Ce vice indigne de l’homme n’est pas connu dans nos rudes climats […] Aussi ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite. »
Pour reprendre la formule de Michel Larivière, voilà ce qu’on nous a caché à l’école: Voltaire n’est pas exactement le grand représentant de la lutte contre l’intolérance et de la défense des droits humaines qu’on veut bien nous le faire croire. En réalité, il serait plutôt du côté de ces types un peu frustrés qui qualifient l’amour entre hommes d’« attentat infâme ».
Mais pire encore, Voltaire s’improvise également révisionniste, allant jusqu’à prétendre qu’il n’existait pas de lois perses en faveur de la pédérastie dans l’Antiquité. Voici ce qu’il répond aux preuves qu’on lui tend: « je ne le croirais pas encore, je dirais que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible ».
Difficile, dans ces conditions, de soutenir qu’il est une incarnation parfaite et accomplie de l’esprit des Lumières. Combattre le dogmatisme, oui, mais faire tomber les cloisons des mœurs sexuelles, non. Pour s’en convaincre, outre le Dictionnaire philosophique, on peut également lire des propos similaires dans l’Anti-Giton où il tente, par toutes sortes de moyens et presque désespérément, de dissuader le marquis de Courcillon de s’entêter dans ses fausses amours.
Voltaire et Frédéric II
C’est à se demander comment Frédéric II, futur roi de Prusse et homosexuel notoire (on dirait presque militant), a pu accepter son amitié en le conviant parmi les philosophes et historiens de sa cour exclusivement masculine.

Une liaison purement platonique et qui fut, finalement, de courte durée. En 1753, trois ans à peine après son installation au château de Sans-Souci, Voltaire claque la porte. Frédéric II le soupçonne alors d’avoir emporté avec lui des poésies audacieuses dont il lui a confié le secret.
« Ce bon saint Jean que pensiez-vous qu’il fît
Pour que Jésus le couchât dans on lit
Savez-vous pas qu’il fut son Ganymède? »
Craignant que Voltaire ne les utilise contre lui, il le fait arrêter et emprisonner. Une fois la rupture totalement consommée, ce dernier lui renvoie ses décorations et ses ordres, accompagné de ces quelques mots:
« Je les reçus avec tendresse,
Je vous les rends avec douleur
C’est ainsi qu’un amant, dans son extrême ardeur
Rend le portrait de sa maîtresse »
Ambiguïté ou simple effet de style? Pour Warren Johanson, l’attitude de Voltaire vis-à-vis de l’homosexualité est complexe, précisément en raison de cette amitié qui le lia à Frédéric II.
C’est une supposition. Si Voltaire avait réellement fait preuve d’ouverture d’esprit, pourquoi n’a-t-il jamais jugé opportun de rectifier le tir dans ses écrits? D’autant qu’il publia, quelques années plus tard, dans son Prix de la justice et de l’humanité un article éloquent (XIX) consacré à la sodomie et dans lequel il réitère une fois encore toutes les expressions de l’irrationnel homophobe.














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