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Let's face it!

Posted on jan 16, 2011 - Colours

Street level policy of gender

qafstreet

Si elle représente un espace évident de liberté pour les gays, la ville est aussi et surtout un lieu de refuge obligé. Didier Eribon parle d’un effet de condamnation à la ville.

On the midnight streets, no moon and no stars

La grande ville concentre en elle deux dynamiques, celle de l’aspiration et celle du rejet. Elle ne manque en effet pas — alors même qu’elle fait aussi figure de solution pour les gays — de délivrer son lot de violence et de contrôle social, cautionné et encouragé par toutes les formes d’agression et de surveillance propres à la police de la sexualité: le street level policy of gender 1, comme l’appelle George Chauncey, qui renvoit à des images aussi sombres que celles des agressions à répétition dans les lieux de drague ou de rassemblement et celles du harcèlement policier.

Cette répression des moeurs prend des formes diverses et variées quand il s’agit de contrer les effets de l’instauration des modes de vie et de représentations LGTB. La ville offre aux gays la possibilité de créer leur microcosme, leur bulle. Mais cette bulle est constamment menacée par l’explosion.

Dans Queer as Folk! 2, les personnages sont cesse confrontés à cette tension qui les menace de l’extérieur comme de l’intérieur. L’attentat à la bombe dont est victime la communauté homosexuelle de Pittsburg est une représentation littérale de l’hostilité ambiante; elle nous donne une vision brutale de la fragilité évidente de la subculture de Liberty Avenue. Aller dans une ville plus grande comme New-York ou San Fransisco, trouver refuge au Canada? L’espoir est mince de voir la situation clairement s’améliorer.

I’ll never be anybody’s hero now

Au début des années quatre-vingt, au moment de l’émergence de l’épidémie du sida, la ville a adopté deux attitudes contradictoires: lieu de solidarités nouvelles, elle fut aussi un terrain propice à l’abjection. Car, tandis que les homosexuels urbains ont été plus prompts que certains autres à réagir et à prendre conscience de la gravité de la maladie en adoptant des mesures de prévention positives, la ville n’a en même temps pas manqué de réhabiliter la honte et l’injure dans leur quotidien. Le sida a souvent été synonyme de coming-out forcé et douloureux:

« La honte d’être homosexuel était renforcée par la honte d’être malade et malade d’une maladie qui renforçait la honte d’être homosexuel 3. »

À cette occasion, il n’était pas rare d’assister à des récupérations familiales, du type de celle en oeuvre dans le Cousin Pons de Balzac. À la fin du roman, Schmucke, le compagnon et légataire testamentaire de Pons est dépossédé par la famille. Pour Micheal Lucey, on peut voir ça — non sans une bonne dose de cynisme — comme une sorte « revanche de l’ordre hétérosexuel sur une tentative déviante [queer] pour détourner un peu de la richesse sociale à ses propres fins. 4 &raquo

Spoliation et discrimination systématiques sont à l’ordre du jour: on interdit au compagnon l’accès à la chambre d’hôpital et, après le décès, on le chasse de l’appartement commun. La ville autour de lui se transforme en un immense champ de bataille; elle se replie sur elle-même en renforçant tous ses espaces réactionnaires.

On the flesh rampage

Avant même l’arrivée du sida, la grande ville a toujours été perçue — du moins dans les discours conservateurs — comme un lieu de perdition et de débauche. Chauncey évoque un texte datant de 1895 dans lequel l’auteur se montre inquiet d’assister à une « augmentation de l’inversion sexuelle et autres vices similaires. 5 » C’est l’idée du péril gay, comme il y a eu le péril juif et le péril jaune. La pensée straight se persuade a contrario que, dans les petites villes ou à la campagne, il est plus facile d’encadrer les comportements individuels et de garantir la cohésion sociale et familiale.

« [La grande ville a toujours représenté] tout ce que les tenants de l’ordre moral et social et les apôtres de la religion, du familialisme et de l’oppression des femmes et des homosexuels ont toujours eu et ont toujours en horreur 6. »

C’est la « Berlin-Sodome » qu’évoquait Octave Mirbeau en 1907 7. La même que fuira Heidegger à l’automne 1933, un choix qu’il explique dans quelques pages intitulées « Pourquoi nous restons en province » et qui fait figure de condensé de toute la pensée d’extrême droite héritée de Spengler qui craint autant la promiscuité que le mélange racial et sexuel et qui réduit les réalités LGTB à un ferment de corruption.

Noise is the best revenge

Face à autant d’hostilité, faut-il espérer pouvoir éduquer les ignorants ou se résoudre à les confronter à leurs propres agressions en retrournant la violence contre eux? La question est posée dans Queer as folk!, tout au long du parcours initiatique du personnage de Justin. Lorsqu’il intègre la milice rose (Pink Posse) chargée de veiller à la sécurité des gays dans le quartier homosexuel, il ne fait pas autre chose que reprendre possession de la ville, mais aussi de lui-même, de sa propre intégrité.

Une quête qui va le mener à sortir du ghetto de Liberty Avenue et à débusquer l’homophobe là où il pense faire la loi. Pourquoi attendre d’être une victime, si on peut provoquer et dans le même temps anéantir l’injure? Se rendre ainsi maître du jeu lui appporte la preuve et l’assurance de la légitimité de sa propre existence. La réappropriation de l’espace urbain via ces patrouilles de jeunes gens habillés de rose est une image forte et symbolique qui dit son nom.

Ce n’est pas un hasard s’il a imaginé l’écriture d’une bande dessinée dont le super-héros (Rage) a pour mission de sauver Gayopolis via des rayons lasers qui transforment les homophobes en homosexuels et les conduisent à s’entretuer, sous l’effet de leur propre bêtise et de leur propre violence. Ne serait-ce pas la fin de cette condamnation urbaine? Le rêve éveillé d’une ville gay autharcique et auto-régulée, offrant des espaces de vie et d’expression, sans réserve et sans conditions?

Footnotes – Bibliographical references

  1. CHAUNCEY George, Gay New York. Gender, Urban Culture and the Making of a Gay Male World, 1890-1940, New York, Basic Books, 1994, p.26 et pp. 131-149. Cité dans ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 66.»

  2. Série télévisée américano-canadienne adaptée par Ron Cowan et Daniel Lipman de la série homonyme britannique créée par Russell T Davies»

  3. ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, op.cit., p. 68. »

  4. LUCEY Michael, « Balzac’s Queer Cousins and Their Friends », in Eve Kosofsky Sedgwick (ed.), Novel gazing. Queer Readings in Fiction, Durham, Duke University Press, 1997, pp. 167-198.»

  5. Cité dans CHAUNCEY George, Gay New York, op.cit., p. 132 et dans ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, op.cit., p. 70.»

  6. ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, op.cit., p. 70.»

  7. MIRBEAU Octave, La 628-E-8, Paris, Fasquelle, 1907. Cité dans ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, op.cit., p. 71.»

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