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Posted on mar 14, 2010 - Colours,Farmlands

Sartre et l’être pour soi

thielke

Voici ce qu’on peut lire de Sartre, dans un encart publicitaire pour la première édition du Miracle de la rose de Genet, en 1946:

« Puisque vous n’êtes pas homosexuel, comment pouvez-vous aimer mes livres? demande Genet avec sa naïveté feinte. C’est parce que je ne suis pas homosexuel que je les aime : les pédérastes ont peur de cette œuvre violente et cérémonieuse où Genet, dans de longues et belles phrases parées, va jusqu’au bout de son vice, en fait un instrument pour explorer le monde et au terme de cette confession hautaine, une passion. Proust a montré la pédérastie comme un destin, Genet la revendique comme un choix. »

Cette citation fait allusion à deux concepts clés de L’Etre et le Néant : l’en soi et le pour soi. Pour Sartre, la vision proustienne du monde reste limitée sur bien des aspects, dont celui-ci, tandis que Genet, lui, a choisi de faire le pas en avant de la revendication et surtout de la non-détermination.

Il faut bien se souvenir que, pour Sartre, la liberté individuelle est la cause et l’effet de toute grande œuvre. En témoigne cette attaque virulente contre le romancier catholique: « Dieu n’est pas un artiste ; Monsieur Mauriac, non plus. » Plus tard, dans son article sur l’intentionnalité, Sartre empruntera à Husserl l’idée que « toute conscience est conscience de quelque chose » — ce qui l’oppose donc irrémédiablement aussi bien à Descartes qu’à Proust. Dans leur commentaire, Borrillo et Colas parlent d’une conscience ek-stase : « c’est l’absence même de liberté qui détruit une ambition artistique puisqu’elle réifie
les personnages. »

Sartre traite évidemment de l’homosexualité à d’autres moments et d’autres endroits. Dans L’Enfance d’un chef, elle est vécue agressivement et de façon dégradante par un adolescent ; dans Les Chemins de la liberté, sous une forme honteuse par Raphaël. Ces deux attestations peuvent paraître relativement secondaires, mais c’est sans compter sur l’analyse plus détaillée qu’il nous livrera dans L’Etre et le Néant.

L’Etre et le Néant: facticité ou essence?

Dans ce texte majeur, Sartre définit l’homme comme un individu résolument et absolument libre : certes, il doit faire face à une certaine forme de détermination, mais en aucun cas, elle ne génère de caractérisation par essence chez le sujet. Cet ensemble de faits posés recouvre en grande partie le concept de « facticité » :

« Sans la facticité […] je pourrais me déterminer à naître ouvrier ou naître bourgeois. Mais d’autre part la facticité ne peut me constituer comme étant bourgeois ou
étant ouvrier. »

Il pose, plus loin dans le texte, la question du sexe et du genre relativement à ce principe de facticité. Et dans le sillage de ce questionnement, il oppose deux visions radicalement différentes de la perception sexuelle : celle qui consiste à considérer la vie sexuelle comme existant de surcroît à la condition humaine et que l’homme est sexué parce qu’il possède un sexe; et celle qui prétend que l’homme possède un sexe que parce qu’il est originellement et fondamentalement un être asexué et qui considère donc la vie sexuelle comme une essence.

Du même coup, sans rejeter totalement la psychanalyse freudienne, il met en avant le principe de « mauvaise foi » : est de « mauvaise foi » un sujet qui refuse de prendre en charge une représentation de lui-même, et qui ne choisit pas d’être ce qu’il est.

« Un homosexuel a fréquemment un intolérable sentiment de culpabilité et son existence toute entière se détermine par rapport à ce sentiment. On en augurera volontiers qu’il est de mauvaise foi. Et, en effet, il arrive fréquemment que cet homme […] tout en reconnaissant son penchant homosexuel […] refuse de toutes ses forces de se considérer comme un pédéraste. Son cas est toujours à part, singulier. […] Il ne veut pas se laisser considérer comme une chose : il a l’obscure et forte compréhension qu’une homosexuel n’est pas homosexuel comme cette table est table ou comme cet homme roux est roux. […] Il faut qu’il se mette constamment hors d’atteinte pour éviter le terrible jugement de la collectivité […] il glisse sournoisement vers une autre acception du mot être. Il entend n’être pas au sens de n’être pas en soi. »

Sartre et Genet

Publié en 1952, le Saint Genet, comédien et martyr de Sartre a joué un rôle important dans l’histoire des représentations de l’homosexualité, notamment en raison de sa traduction en anglais : Susan Sontag en fit un compte rendu très élogieux dans son texte Camp, en 1696.

Cet ouvrage qu’il consacre à l’auteur du Journal du voleur a son objet propre, et n’est pas qu’une illustration de des principes exposés et détaillés dans L’Etre et le Néant. Sartre accorde à la sexualité une importance cruciale dans l’organisation du sujet : « l’intrusion des adultes dans la vie morale d’un adolescent peut être ressentie moralement comme une condamnation et comme une injustice, mais vécue sexuellement comme un viol. La sexualité, ici, radicalise : simplement parce qu’elle doit saisir tous les conflits comme un affrontement des corps par le désir. » Il sous-entend qu’un glissement à l’homosexualité se produit, le sujet étant pris dans un mouvement qui l’accompagne. Un peu comme Genet aura besoin de devenir ce qu’on l’accusait d’être :

« J’avais seize ans. On m’a compris : dans mon cœur je ne conservais aucune place où pût se loger le sentiment de mon innocence. Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu’on voyait en moi. »

Le parti pris chez Genet est de faire un style, une esthétisation de ce que les autres considèrent comme infâme. En cela, comme nous le disent Borillo et Colas, « il réalise l’intention de la liberté captée par une condition de violence extrême tombant sur un adolescent. »

« Il s’agit seulement ici d’un épisode de cette lutte à mort des consciences que Hegel nomme le rapport du maître et de l’esclave. On s’adresse à une conscience pour lui demander, au nom de sa nature de conscience, de se détruire radicalement comme conscience, en lui faisant espérer, par delà cette destruction, une renaissance. »

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