Trans pride blog: news, trends and gender studies

Facebook Twitter Tumblr Google+ RSS
Let's face it!

Posted on oct 30, 2009 - Colours,Farmlands

Rimbaud et Wittig contre la pensée straight

trendsetter

« Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle, l’homme, — jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son envol, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu! Ses mondes d’idées diffèreront-ils des nôtres? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons. »

La citation est connue. Deuxième lettre du voyant adressée à Demeny, le 15 mai 1871. Il y a, dans cet extrait, une réelle densité politique et une prise de position assez franche de la part de Rimbaud. On peu aussi y lire l’idée que les concepts sont toujours formés et toujours mis en circulation à l’intérieur de la matérialité du langage.

En réalité, des pistes d’analyse peuvent facilement être trouvées auprès des gender studies (parfois aussi appelées gender, cultural and queer studies), un domaine d’étude qui s’est fortement développé depuis les années 1970 dans les universités américaines.

Briser l’infini servage

Ainsi, lorsque Rimbaud parle d’une vie « par elle et pour elle », il s’inscrit pleinement dans la lignée d’une pensée comme celle de Monique Wittig. S’il existe de manière évidente des structures historiquement contingentes définies comme obligatoires donnant aux individus mâles le droit à la parole et le refusant aux individus femelles — pour Wittig — cette asymétrie sociale dissimule et donc viole une ontologie pré-sociale constituée de personnes unifiées et égales entre elles. C’est ce que semble également supposer Rimbaud: la femme devrait retourner à un état antérieur à l’ « infini servage », un temps pré-politique en quelque sorte.

Pour accéder à la poésie, la femme devrait donc rompre ce pacte post-naturel mais aussi déjouer certains effets de langue. « Trouver de l’inconnu » suppose qu’elle repense le langage en tant que tel. Et l’on sait à quel point ce postulat est complexe chez Rimbaud. Ce qui est évident c’est que, pour lui, le langage (poétique) doit être en connexion directe avec une forme d’universalité. Et c’est précisément l’essence même de la philosophie de Wittig.

En effet, pour Wittig, le langage est une série d’actes répétés dans le temps qui produisent des effets de réalité, effets qui finissent eux-mêmes par être perçus comme des faits réels et donc indiscutables. Ce sont eux qui constituent les fondements de la pensée straight. Et ce type de pensée trompeuse inflige à la femme une forme évidente de servage puisqu’elle a seule maille à partir avec la différenciation sexuelle. C’est cette différence dans la langue qui est directement responsable d’une apparence de division naturelle binaire entre l’homme et la femme.

En d’autres termes, la femme n’a pas accès à l’universalité dès lors qu’elle s’exprime dans un langage qui la positionne dans le particulier.

« Aucune femme ne peut dire je si elle ne se prend pas pour un sujet total — c’est-à-dire sans genre, universel, entier. »

Il faut bien comprendre que les hommes ne sont pas nés avec une capacité à l’universel qui ferait défaut aux femmes. Pour Wittig, la femme n’est pas réduite au spécifique et au particulier de manière constitutive mais bien de manière contingente. Il lui appartient et lui incombe donc de conquérir cette propension à l’universel par une révolution sociale et politique.

« Il [le langage] est une des formes de la domination, son expression dit Marx. Je dirais plutôt un de ses exercices. Tous les opprimés le connaissent et ont eu affaire à ce pouvoir […]. Il y a une plastie du langage sur le réel. »

Dans la pensée métapoétique de Rimbaud, cela résonne et rayonne de bien des manières. Pour lui aussi, parler définit l’acte suprême de la subjectivité qui permet, une fois pleinement assumé, de s’exprimer au nom de tous et d’établir un centre de plénitude souverain et absolu. Comme pour Rimbaud, donc, la femme doit se libérer et cheminer pour prétendre au statut de sujet parlant et, dans le même temps, au statut de poète voyant s’il en est.

Rimbaud et Wittig auraient pu s’entendre sur ce point: l’idée d’une domination reposant sur le déni d’une unité pré-linguistique préalable et réellement ontologique.

Machine de guerre

Wittig soutient, dans Le Cheval de Troie, qu’une œuvre d’art peut fonctionner comme une « parfaite machine de guerre ». Et de poursuivre que cette guerre consiste à écarter les femmes et les gays (tous ceux qui sont particularisés à travers une identification au sexe) d’occuper le position de sujet parlant et d’avoir recours à l’universalité.

Mais il faut encore préciser ceci: universaliser le point de vue des femmes revient à établir la possibilité d’un nouvel humanisme. Là est bien le projet de Rimbaud, et c’est précisément pour cela qu’il aborde la question de la femme poète dans sa lettre à Demeny.

Pour la femme, la littérature peut être une arme — car, comme le souligne Wittig, les œuvres littéraires maintiennent un lien privilégié avec l’ontologie initiale et véhicule une image unifiée du langage, et l’idée d’une forme indissociable au contenu. On est en plein dans le projet rimbaldien.

« À travers la littérature, les mots nous sont rendus entiers. […] Le langage existe tel un paradis fait de mots visibles, audibles, palpables, au goût agréable. »

What do you think about?

Join the discussion


More in Colours, Farmlands (44 of 58 articles)
gilbertetgeorge


C’est en 1967, dans le cours de sculpture de la Saint Martins School of Art ...