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Posted on août 19, 2010 - Colours,Glances

Les représentations homoérotiques de la Renaissance

renaissance

Hérité des milieux monastiques du Moyen Âge, le culte de l’amitié, dans l’Europe des Temps modernes, n’était pas un phénomène nouveau. Mais il connut quelques mutations importantes, notamment sous l’impulsion des humanistes, des princes et des artistes italiens qui, depuis le XIVe siècle, avaient à coeur de faire revivre le monde et les grands mythes des Anciens. Ce mouvement conduisit évidemment à exhumer une abondance d’expériences et de pratiques sexuelles propres à l’Antiquité.

La naissance d’une culture homoérotique

Ainsi, la naissance d’un véritable idiome: la culture de l’homoérotisme. Durant toute la période qui précèda la Réforme, on constate une tendance générale à l’érotisation excessive des corps. Dans la mythologie de la Renaissance, les thèmes et les figures de l’amour (qu’il soit platonique ou non) entre hommes mèlent des éléments clairement érotiques et d’autres plus profonds.

Les humanistes jettent, en effet, de nouveaux ponts entre christianisme et paganisme. Ainsi, le David en bronze de Donatello est, en réalité, une démarcation très nette de Ganymède, le jeune homme qui, selon la légende, fut enlevé en raison de son extrême beauté par Zeus pour devenir l’ échanson des dieux. Michel-Ange aura une démarche tout à fait similaire en associant cette figure de l’Ancien Testament à l’Hercule antique qui, pour certains observateurs, connote l’amour homosexuel: il s’inspire lui aussi d’un sujet biblique pour exécuter un éphèbe sensuel aux traits sexuels appuyés.

Il est clair qu’à la Renaissance, les oeuvres d’arts suscitent des traitements et des modes de lecture engagés dans cette voie de l’homoérotisme; il régne un climat de réexamen de la culture. Des oeuvres pornographiques réapparaissent et aident à la naissance d’une certaine forme de pensée libertine. Dans ce contexte, les actes homosexuels peuvent prendre place de manière anonyme dans les provocations artistiques. Le receuil de poèmes satiriques, Hermaphroditus (1420), d’Antonio Beccadelli circula au sein d’un petit cercle d’intellectuels italiens friands de ce genre d’oeuvres capables d’ébranler les conventions de la représentation.

Les jeunes gens qui hantent les toiles de Caravage trahissent, de la même façon, par leur perversion des canons de la beauté, des pulsions ouvertement sexuelles. Le sourire de l’Amour victorieux est explicite, tout comme l’endroit où se dirige sa main. Il lance l’invite au spectateur et dissimule à peine sa participation à l’érotisme anal.

Des phénomènes similaires investissent le milieu du théâtre. Shakespeare établit un rapport plus qu’ambigü entre Roméo et Mercutio en multipliant les jeux de mots phalliques: « S’il [l’amour] est dur avec vous, soyez-le autant avec lui, / Percez l’amour qui vous perce, possédez-le…» . À la même époque, le dramaturge Christopher Marlowe pousse l’allusion jusqu’à dépeindre Jean comme l’Alexis du Christ — Alexis étant un prénom qui, dérivé d’un poème explicitement homosexuel de Virgile, désigne un amant de sexe masculin.

Des points de vue inévitablement ambivalents

Traditionnelement, ce milieu d’artistes, d’humanistes, de savants et de mécènes de le Renaissance est décrit comme bisexuel: le peintre Giovanni Antonio Bazzi qui adopta fièrement le sobriquet Il Sodoma, par exemple, était marié. Mais il faut bien avoir en tête que ce terme est par trop générique et certainement anachronique: il ne reflète en rien les pratiques et spécificités de ces cercles fermés. Il ne doit pas non plus faire oublier les barrières importantes qui existent contre l’homosexualité.

L’orfèvre Cellini fut inculpé pour sodomie; le dossier d’instruction stipulant qu’il avait mis un de ses assistants « dans son lit, comme si c’était une femme ». Il perdit le soutient de ses mécènes et subit de sévères répercussions qu’il confie dans son autobiographie, La Vita. Il prit ses distance par rapport à l’ « art noble » et l’amour pédérastique en déclarant que ce domaine était celui des dieux et des » grands rois ». Choisire la voie de la plaisanterie revenait à défier son châtiment et à dissimuler le malaise.

Les points de vue sont inévitablement ambivalents pour Helmut Puff: « Alors que ce culte des Anciens minimisait l’incidence de la censure, les passages à caractère ouvertement sexuel devaient être expurgés, notamment dans les écoles, ainsi que les traductions dans les langues vernculaires, qui étaient largement diffusées ».

L’épreuve des conflits religieux: la Réforme de l’image

Cet art particulier de la Renaissance se caracétrisa par des démarches intellectuelles dont la portée sociale et géographique fut limitée: il changea de nature quand il fut importé en Hongrie, en France, en Angleterre ou en Allemagne. Si l’on vouait toute son admiration aux arts et aux sciences de l’Italie, on n’en rejetait pas moins vivement les moeurs jugées dépravées. Cet état d’esprit xénophobe et homophobe à l’égard de l’Italie alimenta la colère des réformateurs religieux dirigée contre Rome. Luther se scandalisa d’un poème satirique mettant en scène des pratiques papales sodomitiques et initia ce mouvement qui désormais associait catholicisme et débauche.

Petit à petit, les représentations à caractère homoérotique commencèrent à être moins prisées. Qu’ils soient calvinistes, luthériens, zwingliens ou catholiques, tous les chefs religieux allèrent dans le sens du durcissement et instaurèrent des normes strictes en matière de comportement sexuel. Toutes les nouvelles confessions, aux XVIe et XVIIe siècles, revendiquèrent la droiture et le respectabilité afin de se distinguer de leurs adversaires et de créer le sentiment d’appartenance le plus fort à une communauté.

Les guerres de religion ont d’ailleurs eu pour effet de mofidier profondément le contexte des représentations visuelles. Les iconoclastes, les réformateurs et les magistrats protestants firent disparaître l’art catholique des églises. Ils n’épargnèrent évidemment pas les oeuvres d’art qui donnaient libre court à toutes sortes de fantasmes sexuels. Joseph Leo Koerner parle d’une véritable « Réforme de l’image &raquo: cherchant à transformer l’art religieux en véhicule rigoureux et autsère de l’instruction.

À partir du concile de Trente (1545-1563) et de cette réforme de l’iconographie italienne, il est clair que les Ganymèdes devinrent un peu plus respectables. La piété et la respectabilité préconisées de toutes parts mirent un frein aux représentations de la mythologie païenne et de la nudité. En 1623, Théophile de Viau fut arrêté pour avoir commis un texte sodomitique; alors qu’une génération plus tôt, ce genre de satire passait inaperçu.

L’évolution fut graduelle et irrégulière, mais non moins sombre et déterminée. Les procès se poursuivirent pendant toute l’époque moderne et les cercles au sein desquels les représentations homoérotiques continuaient à être créées et consommées furent de plus en plus menacés.

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