Le Coeur volé
Aucun poème, si ce n’est Voyelles, n’a autant fait l’objet dans l’histoire de la critique rimbaldienne d’interprétations délirantes systématiques que Le Cœur volé. Ce qui est encore plus surprenant c’est que ces interprétations (incantations ?) n’ont pas tant la vie dure: nombreux sont encore les auteurs qui ne suivent pas la leçon de déconstruction entamée par René Etiemble.
Il faut tout d’abord préciser que ce texte connaît plusieurs versions qui présentent des différences conséquentes:
– celle d’Izambard {I} dans la lettre du 13 mai 1871
– celle de Demeny {D} dans la lettre du 10 juin 1871
– celle copiée par Verlaine {V}, probablement vers la fin 1871
– celle très différente dont Verlaine a conservé deux strophes
S’il existe, dans le contenu des lettres à {I} et {D}, quelques pistes de lecture, elles n’en sont pas moins comme toujours extrêmement elliptiques et ne permettent pas vraiment de se prononcer univoquement.
Il faudrait aussi tenir compte de la sentence quelque peu défaitiste d’Antoine Fongaro :
« Les fameuses lettres du voyant sont des attrape-nigauds responsables d’innombrables contresens sur les textes rimbaldiens. »
Une chose à retenir principalement est la figure récurrente du pitre ou saltimbanque pour incarner la figure du poète. C’est une pratique courante de l’époque, qui ici conforte Rimbaud dans toutes ses polémiques violemment anti-romantiques.
À Murphy de dire :
« De manière générale, on passe à côté d’un aspect capital de ce « manifeste »: son humour. »
1. La lettre à {I} du 13 mai 1871
Dès l’annonce, la lettre se place sous le signe de l’ironie corrosive. Rimbaud procède par mise à distance caricaturale. Il passe de l’objet au sujet, et inversement. C’est désormais lui l’enseignant têtu et borné, en proie aux pires remembrances poétiques et politiques. Le tout est donné à peu près : « vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer ».
Il veut par ce prolepse faire réagir Izambard sur sa manière de colporter les idées reçues de toute une classe sociale en déclin. Il n’hésite pour cela pas à rabaisser l’esprit au corps. Là où il y a faillite de l’enseignement, l’on déterre comme enfuis du fond des âges: la matérialité la plus basse des imbéciles. Il prend parti pour la vie de parasite avec ce « moi aussi » qui sous-entend « comme vous ».
C’est donc en grande partie un portrait-charge contre les poncifs et édifiants discours scolaires. Rappelons nous, dans Les Poètes de sept ans en particulier, que Rimbaud perçoit l’école comme l’alliée de l’Eglise . Mais aussi de l’obscurantisme politique. Pour Rimbaud, malgré ses soi-disantes idées libérales et républicaines, Izambard ne délie pas devant cet endoctrinement pédagogique.
Murphy conclut:
« Considérations déontologiques et obligations professionnelles faisaient de lui un symbole, pour Rimbaud, de compromis qui, à forces d’être répétés, se transformaient en compromission. »
Outre les griefs personnels, il y atteinte à un ordre plus général. Pour Rimbaud, le contrat social est une lâche capitulation depuis qu’il est soumis aux sabreurs de Versailles. Comment transmettre des lumières sous cet État réactionnaire ? –- Bientôt la Révolution! Il ne travaillera que pour une Société juste: en attendant, il se met en grève de tous ses bras croisés et assis. Jamais son côté de France n’a choisi les bonnes barricades, et s’en est trouvé le plus souvent philistin.
Pour Rimbaud, la nouvelle poésie devait comme la nouvelle Société promise répondre de certains principes: en comprenant l’encrapulement comme une citation du jeu des conservateurs. Le déclassement, en ce sens, n’est pas négatif mais en avant: à l’en-crapulement correspond le dé-règlement sémantique et somatique.
Tout est promis à l’altération, au contraire de la doxa commune, comme s’annonce aussi la Révolution. Il est question d’une polémique contre la linguistique normative, à l’image du Sonnet du Trou du Cul.
2. La lettre à {D} du 10 juin 1871
La critique rimbaldienne a toujours vite fait de prétendre que les textes joints à cette lettre n’illustraient pas le propos d’une poésie en avant, du moins pas aussi bien que ne pouvaient le faire Voyelles, Le Bateau ivre ou les Derniers Vers.
On reprend de la vieille école cette distinction entre soi-disant lyrisme et satire. C’est sans compter, d’une part, sur la fumisterie du lyrisme de la lettre, d’autre part, sur les agencements particuliers des trois textes: Chant de guerre Parisien, Mes Petites amoureuses et Accroupissements.
3. La Colonne Vendôme
De premier abord, on note le rapprochement entre Hugo et Belmontet, auteur d’inepties déjà parodié par Rimbaud dans l’Album Zutique (Hypotyposes saturniennes).
En parlant de colonnes, Rimbaud se monte contre la poétique de la démesure défendue par le meneur des premières luttes romantiques: car il ravale cette énormité sous les ruines de la Colonne Vendôme, symbole de la gloire militaire de Napoléon, de l’alliage avec le renouveau impérial.
Ces bouts de ronds qui jonchent l’époque bonapartiste d’Hugo, du temps justement où il se perdait dans les mêmes rangs que ceux de ce Belmontet, mal monté. Rimbaud applaudit des deux mains cette chute fracassante des « vieilles énormités crevées ».
Hugo s’était prononcé contre cette décision de la Commune. Il s’en détacha de toute façon en raison de sa complaisance métaphysique pour le progressisme catholique à la Lamennais.
4. Ne pas être comprachico
D’autres emprunts à la pensée hugolienne transparaissent dans la lettre. L’on sait, en effet, que les comprachicos viennent tout droit de L’Homme qui rit, comme l’ont montré Gaulmier ou Collot.
Mais l’écart d’évocation est moins souvent remarqué. C’est que rien n’est innocent dans cette lettre qualifiée par Izambard lui-même de « littératuricide », encore moins l’intertextualité hugolienne.
Dans le texte d’Hugo, le comprachico déforme des enfants pour en faire des monstres afin de les vendre. Chez Rimbaud, c’est différend: il se déforme et se vend, dans un but d’exposition voire d’exhibition. Dans quel but le poète d’avenir prendrait-il ces allures carnavalesques dignes du frère Milotus des Accroupissements ? Est-ce stratégie ?
Dans ce cadre, Murphy s’en prend à la syntaxe même de la phrase « Le Poète se fait voyant », comprenant « voyant » comme adjectif et non substantif. À lui de dire que, dans cette condition:
« […] c’est toute la logique du passage qui bascule. Le poète serait voyant comme on peut qualifier une couleur de voyante. Ainsi seulement se comprend pleinement le recours paradoxal à la figure du comprachico.»
Par le biais de cette image, Rimbaud indiquerait de manière ludique la figure poétique à ne pas suivre: la montreuse. Cette polémique contre une poésie de la confession et des lamentations serait en droit ligne contre les excès romantiques, un peu comme l’avait fait Leconte de Lisle. Voir à ce sujet la préface à ses Poèmes antiques (1852) et son sonnet « Les Montreurs » des Poèmes barbares.
Notons au passage que là ou Rimbaud se différencie fortement de la démarche parnassienne est son refus de faire de l’art d’élite écrit et composé pour les goûts bourgeois plus ou moins raffinés. Il ne veut pas verser dans l’apolitisme béat de l’Art pour l’Art, n’y voyant pas l’issue non plus. Il pense plutôt à une poésie réflexive et d’action.
5. Forme et déforme
Ce qui est sûr c’est que la parodie est une stratégie prioritaire pour celui qui veut le dérèglement, donc la destruction de la langue aliénante. Rimbaud n’est alors pas dupe de sa pratique de la rime qu’il sait mécanique et à la portée de tous. Voir ses commentaires liminiares ironiques en marge des poèmes de la lettre du 15 mai.
S’il aime le contenu baudelairien, il rejette la forme, presque autant que la racinienne. Il se propose de produire une nouvelle diachronie française, plutôt burlesque. On n’est pas tout à fait éloigné de l’histoire parodique de France qu’il proposera deux ans plus tard dans Mauvais Sang.
Il s’en prend donc à toutes les « racines », et poursuit sur le dos des dictionnaires académiques. Il cherche la marge, comme pouvait le faire Delvau dans la préface de son Dictionnaire érotique moderne :
« MM. Les académiciens n’ont pas assez de couille pour avouer de pareils termes. »
L’on retrouve dans les textes joints des mots ignorés par la norme : darne, fouffes, pialats… Pour révolutionner la langue, il faut bien passer par la subversion de sa légalité, historiquement bourgeoise et nationale par ailleurs. Il sentait que tout changement politique donnerait aussi lieu à des révolutions linguistiques.
6. La Caserne de Babylone
De la même façon que le mot « filles » est interprété par la critique rimbaldienne tantôt pragmatiquement (avec le sens de demi-bouteille ou chope de vin — voir Schaeffer qui rappelle que si c’est une signification en ardennais pour « fillette », aucun dictionnaire ne dit la même chose pour « fille »), tantôt sexuellement, le sens tout entier du Cœur volé divise, lui aussi, les commentateurs.
Nous adoptons la position de Murphy: ce n’est ni l’histoire d’un viol, ni un poème dépourvu de sexualité.
A l’opposé d’Izambard, Delahaye a toujours soutenu que Rimbaud était allé à Paris pendant la Commune et avait ramené pas mal d’anecdotes à ce sujet. Il aurait été l’invité des soldats de la Caserne de Babylone et aurait participé à leurs bacchanales, souvent potaches et scatologiques. Verlaine, en tout cas, décrit à raison cette éventuelle présence comme tout à fait anodine – Rimbaud n’ayant absolument pas combattu.
Le nom même de Babylone, lieu par excellence des excès sexuels, a exagérément gonflé le témoignage de Delahaye dans l’histoire de la critique rimbaldienne.
Le premier rang est occupé par l’effroyable beau-frère post mortem, Paterne Berrichon, qui ne manque pas de faire état de troubles importants du comportement chez Rimbaud après un soi-disant viol survenu à la fin du mois de mai 1871, et perpétré par des Communards saouls et avinés. Une vision tout à fait anti-communarde qui s’obstine à ne voir derrière la revendication politique que des ivrognes et des incapables. C’est très bourgeois.
De là, pourtant, on a tendu des ponts: Rimbaud, blessé dans sa chair, aurait renié l’idéologie et produit les apolitiques Derniers vers. C’est proprement absurde, surtout que le texte figure dans une lettre explicitement communarde. Des textes postérieurs comme L’Homme juste, Les Mains de Jeanne-Marie , Qu’est-ce que pour nous, mon cœur… , même Après le déluge et certains textes zutiques confirment par ailleurs qu’on ne peut pas parler de volte-face idéologique.
Il existe une autre variante, celle de Jean-Pierre Chambon qui, montrant que les mots « troupes » et « pioupiou » étaient appliqués à l’époque aux Versaillais, conclut que Rimbaud aurait dans un premier temps été déserteur puis malmené par ces réactionnaires soulards! De quoi laisser perplexe, évidemment.
Zissmann a démonté cette hypothèse par une analyse lexicologique plus juste mais n’a pu résister à la tentation d’en inventer une autre, finalement la moins farfelue de toutes: Rimbaud aurait été victime d’un viol lors de son incarcération à Mazas, en 1870, ou tout du moins de maltraitances, comme il l’aurait confié à Izambard et Delahaye.
Ce qu’il faut retenir de ces interprétations est l’idée de la sodomie, déjà présente dans Vénus Anadyomène et L’éclatante victoire de Sarrebrück représentant symboliquement l’exploitation de la femme par l’homme, et l’exploitation de la paysannerie par Napoléon III. Ici aussi, elle a force métaphorique (et non autobiographique).
Yves Bonnefoy suggère, enfin, une esquisse de la problématique du Cœur volé déjà dans Un cœur sous une soutane.
7. Un peu de cœur
Dans la littérature, le cœur a brassé bon nombre de significations traditionnelles, à commencer par celle relative à la sensibilité, à l’amour, à l’inspiration. C’est grossièrement ce « siècle des cœurs sensibles » que Rimbaud ne regrette pas dans Mauvais Sang.
Tout une gérénation de critiques lui a reproché son cynisme et son manque de sentiments: Rémy de Gourmont en tête, Godchot, Castelnau, Faffin, Paillou, Rivière! Une question se pose: le cynisme rimbaldien n’était-il pas surtout et avant tout un mode d’auto-parodie et d’effarement. Il aurait dit, devant Delahaye, et quelques braves gens :
« Ce qui fait ma supériorité, c’est que je n’ai pas de cœur. »
Nous ne ferons pas de procès en réhabilitation sincère de l’homme Rimbaud, c’est inutile. Continuons, car il ne faut pas chercher de différence entre narrateur et auteur.
Le ressort de ce cœur de pitre semble être la passivité, comme en beaucoup d’autres endroits de l’œuvre, avec plus ou moins de force. Si cette passivité conduit à l’exploitation sexuelle, elle est de loin agréable dans La Maline, mais ailleurs, pas du tout: Vénus Anadyomène, Un Cœur sous une soutane.
L’outrage n’est pas loin. La comparaison avec l’Albatros baudelairien est commune: si Rimbaud avait le poème en tête, cela expliquerait entre autres qu’on retrouve le brûle-gueule dans J’occupais un wagon de troisième… .
Quoiqu’il en soit, dans Le Cœur volé, tout est plus grotesque. Pas besoin de préciser l’état du malaise marin, renforcé de boisson et d’écoeurement de fresque. Toutes ces causes compatibles ne s’annulent pas. Mais qu’importe, il faut éviter la paraphrase.
Izambard affrmait une référence implicite de la figure parodique du poète par Montaigne:
« Assis sur le trépied des Muses, et versans de furye tout ce qui lui vient en la bousche, comme la gargouille d’une fontayne. Et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contrayre substance et d’un cours rompu. »
Riffaterre parle, lui, d’un autre intertexte baudelairien, Causerie . Murphy l’appuie deux fois plutôt qu’une, et joint au cortège Glatigny avec son Jour de l’an d’un vagabond.
Ce serait encore sans compter l’appel du Christ lui-même, un peu comme cela opérait avec Léonard dans Un Cœur sous une soutane. Le premier titre du poème, Le Cœur supplicié, servant le mieux cette hypothèse.
En tout les cas, Murphy remarque qu’il y a une allusion liturgique assez évident dans « Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé », avec cette idée de la Passion.
8. Obscènités
Mais le mot « cœur », chez Rimbaud, a souvent une implication corporelle particulière. Dans beaucoup de textes, il désigne le sexe masculin, plus rarement féminin ce qui est par ailleurs courant dans la littérature grivoise.
Cautionner le caractère sexuel du texte, ne signifie pas pour autant cautionner les élucubrations autobiographiques, c’est à soutenir mais c’est évident. Il faut, ici, dire combien Le Cœur volé avait une importance capitale pour Verlaine, et son double Lelian… il est, pour nous, à peu près certain que le poème avait pour lui un sens pédérastique affirmé.
« Cœur » aurait aussi sens de « cul » dans le vers « Mon cœur est plein de caporal ». Un peu comme le wagon était occupé par un caporal-narrateur dans le fameux poème zutique.
Les deux variantes du texte sont éloquentes à ce titre: si « plein » est explicite, « couvert » (« Mon cœur est couvert de caporal ») l’est tout autant. On l’utilise alors surtout pour décrire la copulation animale, mais en argot, l’acception est élargie. Voir Delvau citant Tabarin : « Plus vous couvrirez une femme, plus il pleuvra ».
On trouve une expression similaire dans L’Orgie parisienne. Cela nous invite à remettre en doute la cohérence des métaphores militaires (Godchot) et tabagiques (Madeleine Perrier).
Beaucoup d’hypothèses sont ouvertes:
– voir l’expression « tirer une chique » dans le sens d’éjaculer
– voir l’expression « bouillon chaud » (« soupe ») dans le sens de sperme
En réalité, Le Cœur volé rappelle beaucoup la mécanique poétique de L’éclatante victoire de Sarrebrück qui joue sur les connotations phalliques des canons et des chassepots.
L’idée des « fresques ithyphalliques et pioupiesques » souligneraient cette idée de gravure ou de graffiti.
On retrouvait aussi dans cette victoire, l’idée de la sodomisation: Napoléon III « présentant ses arrières » à Boquillon qui « voit tout en rose ». La sodomisation est alors associée à un acte de tromperie (l’Empire trompant le peuple), comme dans Vénus Anadyomène (le poète trompant la femme).
Ici, dans Le Cœur volé, la sodomie (consentie ou non) déprave: le cœur anal en bave comme il en larmoie dans le Sonnet du Trou du Cul, et ce à la poupe (à l’arrière).
L’image marine serait, selon Murphy, expliquée par la référence à l’Albatros, mais aussi par l’idée selon laquelle la profession de marin éloigne des femmes et invite à la pédérastie. Le vocabulaire marin a d’ailleurs de tout temps servi de base lexicale pour le domaine de la pédérastie: avec des mots comme chaloupe, corvette, ou frégate .














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