La lyre, l’égide ou les talonnières des dieux
Publié en 1955 à Lyon aux éditions de la Pensée Moderne, Les Mauvais Anges d’Eric Jourdan fut très vite interdit à la vente aux mineurs et à l’exposition. Une censure dirigée de main de maître par la Commission du Livre et l’abbé Pihan. Ce dernier essaya même d’obtenir des pouvoirs publics d’aller jusqu’au procès pour « outrage aux bonnes moeurs ». Il n’obtint pas gain de cause sur ce point, mais bien la mort commerciale du livre.
S’il est vrai que des mesures administratives sévères frappaient régulièrement la production homosexuelle de l’époque (1950-1960), Les Oeuvres complètes de Jean Genet parues chez Gallimard ou Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte ne provoquèrent pourtant pas le même émoi que ce texte du très jeune Eric Jourdan âgé d’à peine 16 ans au moment des faits.
Why send me silly notes?
Premier responsable, l’éditeur, qui n’était autre que Jacques Grancher, fils de l’écrivain Marcel Grancher, et qui se conforma avec un peu trop de facilités aux sanctions. En 1974, il ne profita pas de la relative nouvelle indulgence de la Commission pour lui resoumettre le texte dans une nouvelle édition. Selon les observateurs, il aurait sans aucun doute obtenu de pouvoir faire reparaître le livre librement.

Pire, croyant bien faire, il avait joint deux lettres dans le volume au moment de sa parution: l’une de Max-Pol Fouchet, l’autre de Robert Margerit. Pour Jean-Jacques Pauvert, le contenu de ces deux missives, qui cherchaient à donner une justification littéraire et artistique au texte, eurent l’effet inverse et encouragèrent au contraire l’abbé Pihan à mieux apprécier encore le danger d’une représentation équivoque des amours entre hommes — « cent fois pire à ses yeux que l’obscenité la plus explicite ».
Ainsi Max-Pol Fouchet:
« Nul livre qui soit plus loin du vice […] Dans ces pages, la beauté ne s’interrompt pas, elle nous tient en haleine […] Ce livre est pur […] Nous sommes hors de l’ordre commun, près d’un désordre sacré. »

You had to sneak into my room
Là où le contenu de ces lettres devient réellement irritant, et à un autre niveau, c’est à lire les lignes écrites par Robert Margerit:
« Il faut noter qu’en dépit des fausses règles de la morale, l’homosexualité masculine ou féminine peut-être pour l’instinct un exercice aussi naturel que normal. Elle joue très couramment chez l’adolescent le rôle de sexualité d’attente ».
Pour Jean-Jacques Pauvert, cette attitude qui vise à envisager l’homosexualité comme une expérience passagère est symptomatique d’une époque appelée déjà à disparaître à l’aune des années 50: « c’était le début d’une lente prise de conscience qui allait s’emparer de plus en plus de certains esprits, mais avec des conséquences à mille lieues les unes des autres.»














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