La libération homosexuelle à Genève dans les années 70
Dans le numéro 3 de la revue Genre, sexualité et société, Sylvie Burgnard étudie à la loupe le concept de libération sexuelle en le déconstruisant et en l’appréhendant à la lumière des mouvements homosexuels militants génois des années 1970.
Il est clair qu’à cette époque, les groupes gays et lesbiens qui voient le jour dans les grandes capitales européennes comme Paris ou Genève sont sinon les enfants tout du moins les héritiers légitimes des mutations opérées par les mouvements contestataires de mai 68, mais aussi des démarches féministes qui l’ont précédé et qui déjà avaient remis en cause les rapports de force sociaux crystalisés dans les questions de genre et de sexualité.
On peut dire que dès ce moment, l’affectif et le personnel investissent la sphère politique et rejoignent les grands enjeux collectifs. Les homosexuels se servent de leur vécu et s’affirment en rupture avec leurs frustrations: isolement, invisibilité, discrimination et culpabilité. À l’instar de George Chauncey pour New-York, Sylvie Burgnard met en évidence ces quatre réalités clés qui ont favorisé les actes de transgressions amorcés dans le contexte de la petite ville suisse de Genève.
Les homosexuels se réunissent successivement pour sortir du placard, affirmer leur existence, dénoncer les discriminations et enfin afficher leur mode de vie. Tout se fait au mépris des stigmatisations dont ils sont les victimes: leur but est de se rendre visibles et de se libérer de tout sentiment de culpabilité à l’égard de leur façon d’avoir des rapports sexuels et d’évoluer dans le monde social.
Hétéros ! On est navrés de vous gêner !
Nous l’avons déjà vu dans notre Petit état de l’homosexualité, des mouvements que l’on pourrait jugés similaires se sont déjà formés dans les années 30 à Genève, Bâle ou Zurich; mais ils restent le plus souvent discrets et soucieux de la respectabilité.
Dans les années 70 au contraire, leur ambition politique est explicite et dépasse le cadre de la subculture. À Genève, la première formation de ce genre nait au sein du Mouvement de libération des femmes, premier vrai lieu de rencontre pour les lesbiennes. Mais celles-ci restent néanmoins marginalisées par rapport à leurs camarades hétérosexuelles et en 1972, elles décident d’écrire un tract intitulé « Hétéros ! On est navrés de vous gêner ! ».
Ce manifeste délivre un message virulent et révélateur de leur sentiment de frustration : « La tolérance, merci bien ! Les médecins aussi en ont ! ». On y retrouve en germes les arguments clés qui caractériseront tout le discours de la libération homosexuelle de cette décennie: rejet de la pathologisation, du caractère naturel de l’hétérosexualité, etc. Entre les lignes, il faut lire que c’est tout le système social qu’il faut changer. Le ton est provocateur et délibérément railleur comme lorsqu’elles proposent aux hétéros de leur confier leurs enfants : « il y aura même des pédés pour les petits garçons ». Il faut dire que le MLF n’est pas vraiment solidaire de leur combat et se défend même, lors de certaines discussions publiques, de faire la promotion de l’homosexualité.
Au début de l’année suivante, paraît un deuxième tract dans le Torchon brûle, le journal du MLF parisien. On peut dire que cette vague de contestation est européenne voire internationale. Les lesbiennes génoises créent d’ailleurs leur propre FHAR en copiant le modèle sur le Front de Paris et en se groupant ainsi avec les gays avant de dénoncer les méfaits de cette mixité et de réintégrer le MLF en 1974.
En 1975, les homosexuels masculins créent le GLHOG, plus libertaire et moins marxiste que le FHAR. Parmi les ennemis à combattre : le patriarcat, le phallocentrisme, le ghetto, la honte, la morale, etc.
Nous, vénéneuses fleurs du mal, vous attendons
En novembre 1978, a lieu une première intervention publique marquante coorganisée par plusieurs de ces mouvements : un festival de cinéma entièrement consacré au fait homosexuel qui se déroule en trois semaines dans un centre d’animation cinématographique subventionné par des fonds publics. Les films projetés sont inédits, car la plupart du temps non-conformes aux critères du circuit commercial traditionnel. L’affiche produite pour l’événement joue la carte de la provocation et de l’autodérision :
« Les pédés sont désaxés […] impuissant, efféminés, et contre nature […] NOUS VÉNÉNEUSE FLEURS DU MAL, VOUS ATTENDONS POUR VOUS PROUVER QUE TOUT CELA EST VRAI ».
L’organisation de ce festival a un double objectif: sortir du placard et tordre le coup à l’imagerie populaire qui entoure l’homosexualité. C’est une grande première en Suisse romande et l’initiative n’est pas sans susciter des hostilités. Un député d’extrême droite tente de leur retirer leurs subventions et mobilise une rhétorique alarmiste qui pointe du doigt le danger que représentent ces comportements déviants pour les enfants et la société en général. Toutes les interventions que suscite la discussion vont dans le même sens, même pour les moins conservatrices d’entre elles : l’homosexualité est un problème qu’il faut gérer. On craint le prosélytisme : « tout se passe comme si l’homosexualité s’attrapait comme la grippe ».
Sylvie Burgnard évoque également la situation des lesbiennes dans le débat; en un mot, elles sont inexistantes. Les militantes font à ce titre preuve de lucidité : « La lesbienne est une femme, ses désirs sont donc niés et en tant que femme aimant les femmes elle existe encore moins ».
Contre le certificat de bonne vie et mœurs
En 1979, les homosexuels engagent une action sur le terrain institutionnel et législatif ; et crystalisent le débat contre le certificat de bonne vie et mœurs exigé dans certaines professions et délivré par l’institution policière. Il n’y a pas de mention explicite de l’homosexualité dans la formulation de la loi mais elle se trouve néanmoins au cœur des préoccupations parlementaires.Toujours ce souci de la contagion et de la perversion : « Est-ce possible que nous renoncions à la possibilité de savoir qu’un homosexuel veut devenir maître d’école? »
Le GHOG rétorque sous forme d’une pétition : « Je revendique, pour chacun/chacune, le droit d’être différent/e et celui de disposer comme il/elle l’entend de son corps et de son cœur en toutes circonstances. C’est pourquoi je demande : l’abrogation de la loi cantonale sur le certificat de bonne vie et mœurs et, de la part des employeurs et bailleurs, l’abolition de toute discrimination basée sur la différence homosexuelle ».
Le mouvement s’inquiète à raison de voir mobiliser ainsi le registre moral et dénonce une répression sournoise qui empêche une grande partie des homosexuel-le-s de se réaliser pleinement sur le plan professionnel et social. La pétition restera lettre morte malgré les 3997 signatures récoltées en quelques mois :
« On pouvait imaginer que le dossier homosexualité méritait de votre part une étude au moins aussi approfondie qu’un nouveau bout de trottoir, et des solutions inédites. Au lieu de quoi vous apportez la preuve que les députés genevois sont aussi bornés, couards et prisonniers des conventions que les plus rétrogrades de leurs électeurs. Nous en tirons les conclusions qui s’imposent »
Encore une fois, les lesbiennes semblent absentes du débat. Leur invisibilité est consacrée mais la critique du certificat existe pourtant aussi chez elles, ainsi que chez les féministes. Notons simplement que c’est par le biais de la prostitution, également visée par la loi, qu’elles abordent la problématique, se montrant solidaires de leurs consœurs prostituées.
L’affectif homosexuel aussi sort du placard
Un procédé encore plus inédit qui voit le jour à la des années 70 est la mise en images sur la place publique du vécu et de l’affectif homosexuels. En 1980, le GHOG réalise et produit un court métrage qui sera diffusé sur la chaîne publique de télévision suisse romande. Ce film de 10 minutes s’articule autour du remplacement systématique et symbolique du terme « homosexuel » par « hétérosexuel » ; une manière évidente et explicite de rendre compte de l’homophobie latente :
« Quand on sait comme ils peuvent être pervers. Les journaux sont pleins d’histoires de viol. Des amants homme et femme s’entretuent. […] »
Dans la deuxième scène, les militants masqués sortent littéralement d’un placard et ôtent leur masque en affirmant l’un après l’autre « Je suis pédé. Je suis une tapette. Je suis une tante. […] ». A la fin du court-métrage, ils se retrouvent tous autour du placard en feu comme autour d’un braséro.
Pour la première fois, en plus du discours contestataire et revendicateur habituel, on donne à voir l’image du quotidien gay et de couples d’hommes. Il y a une forme de paradoxe plus ou moins assumé par ce mouvement révolutionnaire de concentrer ses efforts à inscrire l’homosexuel dans le cadre socialement reconnu de la vie conjugale: une séquence met en scène deux hommes se promenant au bord du lac, reproduisant trait pour trait le mode de vie hétérosexuel.
Sylvie Burgnard nous en donne l’analyse suivante : « Le discours du GHOG renoue, sans doute involontairement, avec la stratégie adoptée par les groupes homophiles des deux premiers tiers du XXe siècle, qui misent sur la respectabilité et la discrétion afin d’obtenir une intégration progressive des homosexuels à la société. »
Ce qui est sûr, c’est que le film a fait parler de lui. Au lendemain de sa diffusion, les réactions furent vives et offusquées: certains qualifièrent les scènes de pornographiques. La réaction la plus injurieuse fut celle du Nouvelliste du Valais : « ces femâles ou hommelles […] se sont produits à l’écran allongés dans leur litière d’amour bestial ». Non seulement ces homosexuels ne s’excusent pas de leur perversion, mais ils mettent à mal tout l’inconscient sexuel collectif.
Pour Sylvie Burgnard, il ne fait nul doute que l’irruption des mouvements homosexuels en tant qu’acteurs politiques porteurs de revendications à la fois identitaires et collectives, à partir du début des années 1970 à Genève, constitue un phénomène inédit ; surtout si l’on considère cette dernière forme plus affective et plus intime de leur affirmation.














What do you think about?
Join the discussion