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Posted on déc 29, 2009 - Colours,Glances

Klaus Mann, cogneur et dandy

kristall

Publié en 1926, La Danse pieuse est un livre que l’on pourrait qualifier de jeunesse si l’expression n’était pas devenue péjorative. Klaus Mann a 19 ans. Dans le champ de la littérature allemande, il vient tout simplement d’écrire et de commettre le premier roman ouvertement homosexuel.

Klaus Mann

Pas de quoi faire une scandale, et pourtant! Souffrir et jouir est la seule façon de comprendre la vie: Klaus Mann voulait être danseur, se méfiant des mots et de la littérature qu’il considérait être une véritable « malédiction familiale ». Ainsi, dans Le Volcan:

« Tout a été dit. Le XIXe siècle a été un siècle bavard, amoureux des mots, et la crise du XXe siècle, que je ressens dans mon corps comme une maladie, est la crise des grands mots. La démocratie en est morte. Le fascisme, cette nouvelle barbarie, triomphe aisément : il n’y a que des cadavres à décapiter. Il nous faut apprendre une nouvelle innocence… Il nous faut être sourds et aveugles et en même temps prêts à disparaître. »

L’histoire n’est pas sans rappeler celle du Portrait de Dorian Gray: un jeune peintre expressionniste en mal de vivre, Andreas Magnus, est emporté dans le tourbillon de ses aspirations créatrices. Après avoir peint un tableau incantatoire où de jeunes enfants dansent convulsivement autour de Dieu, il part pour Berlin où il se produit dans des cabarets et fréquente des boîtes homosexuelles. Il tombe amoureux de Niels, un bel éphèbe blond, qui est en fait le gigolo de toute la clientèle. L’on comprend dès lors que lui-même émane de son tableau, et que son Dieu est absent.

Sa danse est en réalité un rite désespéré contre les pesanteurs de sa famille et les premières perceptions de sa différence sexuelle. Il danse pour échapper aux valeurs de son temps et libérer sa génération de la crise morale de l’entre-deux guerres.

« J’ai une sombre vision de l’art et de ses conditions d’existence au cours des prochaines décennies. J’ai une vision aussi sombre du rêve, grand et profond, d’une humanité moralement libre, pensive et sereine, un rêve que font les meilleurs d’entre nous. Le trouble de ce temps est puissant, peut-être aucune époque autant que la nôtre n’a eu conscience d’être aussi troublée, d’être à ce point entraînée vers on ne sait où. Ce que nous savons le moins, c’est vers quoi va nous conduire cette grande danse. Nous ne pouvons rien savoir de la solution de ce trouble, peut-être cette solution est-elle justement le grand abîme, une nouvelle guerre, un suicide de l’humanité. Puisque nous sommes des danseurs sans but, nous célébrons la vie comme une pieuse cérémonie et nous ne pensons pas que nous pourrions aller vers ce qui est bon, vrai, solide. Une fête ne doit pas être quelque chose d’étourdi, d’approximatif, ni vide de pensée. Nous gardons dans nos cœurs ce qui est le sens d’une telle fête. Il me semble donc que ce n’est pas une fête frivole, une plaisanterie. »

Oeuvre et vie

Troisième du nom, après le père (Thomas Mann) et l’oncle (Heinrich Mann), Klaus Mann est né à Munich en 1906, un an jour pour jour après sa sœur Erika. Tout comme Georg Trakl, sa relation avec cette presque jumelle (ils sont élevés comme tels) sera toujours ambiguë et probablement incestueuse.

Klaus et Erika Mann

Du reste, son éveil à l’homosexualité et le manque de reconnaissance artistique du père achèveront de le rendre victime d’un syndrome dépressif récurrent qui le pousse, dès les années 20, à trouver refuge dans la consommation de drogues dures.

En 1928, il fait la connaissance d’André Gide, son désormais maître à penser et modèle, de Jean Cocteau dont il adapte le roman Les Enfants terribles pour la scène en 1930, et de René Crevel dont il devient l’ami intime. Il découvre également les cercles surréalistes parisiens. D’abord plein de sympathie pour le mouvement, il s’en éloigne au début des années 1940, dénonçant, dans L’Avant-garde, hier et aujourd’hui (1941) et Le Cirque surréaliste (1943), le « culte du chef » d’André Breton.

C’est à cette époque qu’il décide de rompre avec son image de dandy décadent. Fasciné, dans ses premières années, par l’esthétisme fin de siècle et le raffinement artistique, Klaus Mann avait développé une conception proche de celle d’un Gottfried Benn: l’artiste devait être un « fanatique de la forme pure », solitaire et disposant d’un espace autonome propice à sa création. Mais, dès lors qu’il rencontra Gide — à qui il consacre un essai en 1943, André Gide et la crise de la pensée européenne —- son concept changea du tout au tout. Désormais, l’artiste devait pouvoir développer sa perspicacité dans le champ politique. Conscient de l’ampleur du danger nazi qui menace son pays et l’Europe, Klaus Mann prend la décision irrémédiable de quitter l’Allemagne en 1933.

On connaît la suite. En exil à Amsterdam, il crée la revue militante anti-nazie Die Sammlung à laquelle participent de nombreux intellectuels allemands parmi lesquels Ernst Bloch, Bertolt Brecht, Albert Einstein, Trotski, Hemingway, Boris Pasternak ou encore Joseph Roth.

Die Sammlung

En 1935, déchu de sa nationalité par le régime en place, il obtient la citoyenneté tchécoslovaque avant de s’installer aux Etats-Unis, trois ans plus tard, après une brève mais significative participation à la guerre d’Espagne en tant que correspondant.

En 1939, parution de Escape to life et du Volcan où il prêche pour un humanisme socialiste où chacun trouve sa place, « même les toxicomanes, les homosexuels, les anarchistes.» C’est la consécration. A New York, il fonde une deuxième revue, Decision, destinée à promouvoir une pensée cosmopolite.

En 1942, il écrit son autobiographie. En anglais, cette fois. The Turning Point (Le Tournant) est un témoignage exceptionnel et poignant sur la condition des exilés allemands et sur la vie littéraire et intellectuelle des années 1920 dans l’Allemagne de la République de Weimar.

Naturalisé américain en 1943, il s’engage dans l’armée auprès du service de propagande où il prend part à la « guerre psychologique » en Italie, puis lors de la campagne d’Allemagne. Il participe à la rédaction de tracts et de textes destinés aux stations de radio et aux haut-parleurs des tranchées. Ce n’est qu’en 1945 qu’il retourne à Munich: la maison familiale a été pillée. C’est toute l’Allemagne qui est en ruines, et Klaus Mann se rend vite compte que le divorce est définitif: les écrivains exilés sont méconnus et sans avenir. L’entreprise de dénazification de la société ne passera pas par eux, ni par lui. Ses livres sont refusés par les éditeurs de la République fédérale d’Allemagne.

En proie à de graves problèmes financiers, désespéré par les suicides de ses amis (Stefan Zweig, René Crevel et Ernst Toller), profondément déprimé, il se suicide à Cannes en mai 1949 en avalant une forte dose de somnifères.

Mais qui est Klaus Mann?

Homosexuel, toxicomane, citoyen allemand déchu, exilé puis engagé contre l’idéologie nazie, écrivain prolifique et visionnaire, résolument contemporain, il est l’un des plus éminents représentants de la littérature allemande… MAIS QUI EST KLAUS MANN ? C’est la question que se pose ce documentaire coordonné par les Éditions Phébus.

Après Contre la barbarie et Point de rencontre à l’infini, les Éditions Phébus font paraître Aujourd’hui et demain et Speed.

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