Cue the pulse to begin
De la même façon qu’elle a servi de point d’appui à un discours politique libertaire, l’œuvre de Nietzsche a aussi ouvert la voie à un discours critique sur les normes qui régissent l’ordre sexuel. Raison pour laquelle, de nombreux auteurs dont le projet consistait à produire des formes de pensée a-normales ou a-morales n’ont pas manqué de revendiquer leur dette à son égard.
Il en va ainsi de Foucault qui, en publiant la préface à son Histoire de la folie, proclamait déjà vouloir créer une série d’études sans précédent sur les interdits qui répriment la sexualité :
« une longue enquête, qui sous le soleil de la grande recherche nietzschéenne, voudrait confronter les dialectiques de l’histoire aux structures immobiles du tragique. »
Pour Didier Ebiron, il ne fait aucun doute que l’ensemble de son travail, y compris et peut-être surtout son Histoire de la sexualité, se place sous le signe de ce « soleil nietzschéen » dont le rayonnement lui permit de desserrer l’ « étau des carcans qui l’étouffaient […] et des morales répressives. »
Laissons de côté les allégations d’Habermas, pour qui le nietzschéisme à la française signifiait rien moins qu’un retour à la barbarie fascisante — projet dont il a accusé Foucault (le « Jeune conservateur ») mais aussi Deleuze. Pour Eribon, il faut avant tout veiller à replacer cet intérêt que Foucault portait à Nietzsche dans une histoire réelle et non pas fantasmée, c’est-à-dire dans le contexte des années 50 : période à laquelle il cherchait le moyen de s’éloigner à la fois de la phénoménologie merleaupontienne mais aussi du marxisme.
Nietzsche fait alors figure d’inspirateur fascinant pour qui veut penser hors des cadres traditionnels de la Raison, et opérer une rupture par rapport à ses effets répressifs. La question de la transgression sexuelle se pose déjà en ces termes, car l’homosexualité est encore, ces années-là, un motif d’exclusion du Parti communiste.
On l’aura compris, la portée d’une telle lecture est un acte philosophique et stratégique de premier plan. Les accusations d’irrationalisme qui frappèrent Foucault relèvent précisément, pour Erribon, d’une « forme sophistiquée de gaybashing, une ratonnage anti-gay dans l’espace de la philosophie. »
Nietzsche produisit le même genre d’effet sur Gide. Dans une lettre de 1898, l’auteur de Corydon confie découvrir avec lui « une à une toutes [s]es plus secrètes pensées ». Pour Foucault et Gide, Nietzsche incarne un philosophe du bouleversement non seulement par ses théories mais aussi par sa manière d’être. Son geste philosophique est relayé par son mode et son modèle de vie.
En 1953, dans le livre jamais publié qu’il consacra à Nietzsche, Foucault théorise le concept de vie comme œuvre ou d’œuvre comme vie. En se référant à la Grèce antique, il parle de la philosophie comme d’un « style d’existence » , un « espace libre et lumineux » . De même, dans sa conférence « Qu’est-ce que les Lumières ? », où il réfléchira sur l’esthétique de l’existence comme travail de soi sur soi.
Lire Nietzsche participe d’un large effet d’autorisation: on accélère le mouvement de libération de sa parole, on se risque à toutes les formulations et reformulations. Tout se passe dans une « sorte de fatalité charmante » qui scelle de façon définitive et irrésolue le pacte de vie qui existe entre l’artiste et le penseur.
Pour Gide, les influences agissent comme des miroirs, par ressemblance. Elles nous montrent, non pas ce que nous sommes déjà réellement, mais « ce que nous sommes d’une façon latente » — elles sont le « frère intérieur » dont parle Régnier.
« Je les comparerai plus précisément à ce prince d’une pièce de Maeterlinck, qui vient réveiller des princesses. Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu’un contact, qu’un accord, qu’un mot les réveille […] Que m’importe, auprès de cela, tout ce que j’apprends par la tête, ce qu’à grand renfort de mémoire j’arrive à retenir ? – Par instruction, ainsi, je peux accumuler en moi de lourds trésors, toute une encombrante richesse, une fortune, précieuses certes, comme instrument, mais qui restera différente de moi » .
Gide ne parle bien sûr pas de ces influences communes mais bien d’influences d’élection — « les premières tendent à réduire l’individu au type commun ; les secondes à opposer l’individu à la communauté. »














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