Trans pride blog: news, trends and gender studies

Facebook Twitter Tumblr Google+ RSS
Let's face it!

Posted on jan 24, 2012 - Colours

Bourdieu, le mal-aimé des études sur le genre et la sexualité

bourdieu

Pourquoi Pierre Bourdieu manque-t-il à l’appel lorsque l’on dresse la liste des intellectuels français ayant influencé les théories sur le genre et la sexualité dans la deuxième moitié du XXe siècle ? Voici la question posée par Geoffroy de Lagasnerie dans le magazine Têtu de ce mois de février 2012.

Les études féministes et queer se méfient, en effet, beaucoup de son enseignement et minimisent, quand elles ne l’ignorent pas tout simplement, la contribution et l’analyse du sociologue. Car Bourdieu est un penseur qui ne se reconnaît pas totalement dans les sentiments de ceux et celles qui se considèrent comme des activistes radicaux de l’ordre social/sexuel établi. S’il ne cesse de montrer à quel point toutes les formes de hiérarchie ont prise et pouvoir sur l’individu et les groupes sociaux, il ne croit pas pour autant possible de ne pas les perpétuer.

Malgré leur illégitimité, ces structures ont, pour Bourdieu, quelque chose d’inaliénable. Et c’est là que le bât blesse au regard des implications plus franches et plus emportées de certain-e-s de ses contemporains comme Foucault, Deleuze, Sartre ou de Beauvoir.

Geoffroy de Lagasnerie nous rappelle pourtant bien que, dès ses premiers textes, Bourdieu s’attachait déjà à détricoter le fil d’un ordre social saturé de significations sexuelles et à dénoncer la tyrannie des logiques divisionnelles entre masculin et féminin. Ces systèmes ne cessent d’instituer des façons d’être obligatoires et définissent à plus d’un titre nos identités dans l’intime comme dans le public.

« Ce sont toutes nos catégories de pensée, tout notre inconscient historique qui s’organisent autour de polarités connotées sexuellement ». 1

Bourdieu a eu ce mérite d’envisager le genre et la sexualité comme des clés d’interprétation pour appréhender la culture et la politique du monde, et comprendre la mécanique du système des classes. Le constat qui en découle est clair, quoique désenchanteur: pour Bourdieu, la domination masculine représente la réalité la plus durablement et la plus fermement ancrée dans notre société. Elle tire sa force de son invisibilité et de son apparente naturalité :

« La division entre les sexes paraît être dans l’ordre des choses […] au point d’en être inévitable. » 2

Force est de constater que ce plein pouvoir du masculin est sans cesse relayé par l’Etat, l’Eglise, la famille, l’école et les grandes institutions. Pour cette raison, Bourdieu ne se fait guère d’illusions sur l’impact réel des études queer et féministes. Mais ce que d’aucuns considèrent comme son indécrotable pessimisme ne l’a pas empêché de soutenir les actions de ces mouvements subversifs, particulièrement celles du mouvement LGBT.

Comme le souligne très justement Geoffroy de Lasagnerie, Bourdieu fut l’un des premiers signataires des textes en faveur du pacs, du droit au mariage pour les couples de même sexe et de la reconnaissance de l’homoparentalité.

En 1998, Pierre Bourdieu (à droite) manifeste pour le pacs en compagnie de Didier Eribon

En 1998, Pierre Bourdieu (à droite) manifeste pour le pacs en compagnie de Didier Eribon

En 1997, il a participé, au côté de Monique Wittig, Leo Barsani et Eve Kosovsky Sedgwick, au colloque devenu mythique sur les études gays et lesbiennes organisé par Didier Eribon au Centre Pompidou ; une participation qui lui valut d’ailleurs la une et l’opprobre du journal Le Monde. Dans son intervention, Bourdieu reconnaissait justement au mouvement gay la capacité de bousculer cet androcentrisme et la violence symbolique qu’il incarne à tous les niveaux et dans toutes les sphères sociales. Il reconnut à ce mouvement de l’inventivité et de l’avant-garde : une garantie d’effort et, d’une certaine façon, une promesse de changement.

Footnotes – Bibliographical references

  1. DE LAGASNERIE Geoffroy, « Bourdieu, le père des études de genre en France », in Têtu, n°174, février 2012, p. 104.»

  2. BOURDIEU Pierre cité dans DE LAGASNERIE Geoffroy, « Bourdieu, le père des études de genre en France », in Têtu, n°174, février 2012, p. 105.»

What do you think about?

Join the discussion


More in Colours (2 of 54 articles)
bodies


Dans la tradition héritée de la métaphysique de la substance, le genre est performatif en ...