Illuminations (1873/75) – Histoire des manuscrits
in Codicologie
1. Sur la route
Le titre ne paraît sur aucun manuscrit autographe, mais l’on tient de Verlaine que c’était bien le projet de Rimbaud : Illuminations. Ces poèmes furent composés entre 1873 et 1875, sans qu’on puisse les classer chronologiquement.
Une grande partie fut écrite en Angleterre, avec Verlaine à ses côtés. Germain Nouveau fut employé pour le recopiage durant le printemps qu’ils passèrent ensemble en 1874 à Londres.
Les textes suivent Rimbaud dans ses déplacements . D’abord dans le Nord de l’Angleterre, à Reading, où il essaye de s’établir. Puis à Charleville et Stuttgart en 1875.
2. Les déboirs de Verlaine
Au début du mois de mars, la liasse de textes passe entre les mains de Verlaine, venu rendre visite à son ancien amant. Il eut pour mission de les faire parvenir au plus vite à Germain Nouveau, pour que celui-ci trouve un éditeur en Belgique.
À peine rentré à Arras, Verlaine s’exécuta et posta le manuscrit à Nouveau. Mais très vite, il est pris de remords : n’aurait-il pas dû garder les textes et veiller lui-même à la publication ? Alors qu’il est en poste à Stickney, professeur de dessin et de français, il écrit à Nouveau.
Il se rend à Londres pour le rencontrer et récupérer les manuscrits. Mais ce n’est que deux ans plus tard, en août 1877, que Verlaine les récupèrera. Heureux, car il projetait de publier les oeuvres complètes de Rimbaud, il joignit à la liasse les poèmes en vers de 1872, et quelques autres que lui aurait remis Germain Nouveau.
Quelques mois plus tard, il prête les manuscrits à Charles de Sivry (demi-frère de Mathilde), souhaitant que son ami compositeur les mêtent en musique. Mais Mathilde, apprenant que son frère disposait des poèmes de Rimbaud, lui interdit de les rendre à Verlaine, ou même à quiconque susceptible de les faire publier.
Dix ans plus tard, le divorce prononcé et Mathilde remariée, elle leva l’interdiction. Mais, vengeance ultime, elle interdit que Verlaine en ait possession.
3. La publication à La Vogue
Sivry les transmet alors à Louis Cardonel avec la consigne de tout entreprendre pour les faire publier, mais sans le concours de Verlaine. C’est Gustav Kahn, directeur de La Vogue, alors même qu’il publiait Les Premières Communions, qui annonça avec fierté la publication des « Illuminations et d’un sonnet de monsieur Arthur Rimbaud ».
En fait, les poèmes de 1872 collectés par Verlaine se trouvaient mélangés aux Illuminations. Félix Fénéon, chargé par La Vogue de l’édition des textes, choisit un ordre. Il respecta les pages qui liaient la fin d’un poème au début d’un autre, ou qui en comportaient plusieurs. Seuls quelques pages isolées et les poèmes en vers furent insérés au hasard.
Les textes paraissent au compte goutte au fil des numéros . Les feuillets sont envoyés, chaque quinzaine, à l’imprimerie Retaux à Abbeville, dans la Somme. Mais la publication fut interrompue pour d’obscures raisons. Une dispute aurait éclaté entre les associés au projet. Cela aurait entraîné le partage des manuscrits.
4. Réapparitions
On retrouva 29 poèmes, ceux des numéros 5 et 6 de La Vogue, dans la collection d’un certain Gustave Cohen.
Ainsi reliés, ils passent en vente à l’hôtel Drouot, les 21 et 26 octobre 1929. Ils furent adjugés pour 24 500 francs au libraire Ronald Davis. Il les vendit plus tard au Dr Lucien-Graux. La veuve du docteur finira par les mettre en vente, en 1956 et 1957. À la librairie Charpentier, ils sont adjugés à 9 220 000 francs. Ils furent préemptés par la Bibliothèque nationale de France.
Douze autres pièces en vers (Honte, Comédie de la Soif, Chanson de la plus haute tour, Ô Saisons…, Plates-bandes d’amarantes…, Âge d’or, l’Eternité, la Rivière de Cassis, Larme, Michel et Christine, Qu’est-ce que pous nous mon coeur…, Fêtes de la Patience) et cinq en prose (Scènes, Bottom, Soir historique, H et Mouvement) furent rachetées par le libraire Pierre Berès, en 1936. Il en est toujours propriétaire, ainsi que du manuscrit de Génie, acquis mystérieusement.
Dévotion et Démocratie ne sont pas encore réapparus ! Promontoire fut vendu, en 1892, par Léon Vanier au collectionneur ardennais Octave Gueillot. Celui-ci le légua à la Bibliothèque Municipale de Charleville.
5. Fairy, Guerre, Génie, Jeunesse et Solde
En 1895, on retrouva Fairy, Guerre, Génie, Jeunesse (I à IV) et Solde chez l’éditeur Vanier, dans les archives de Messein, son successeur. Il s’agit sûrement de poèmes qui étaient en la possession de Gustave Kahn et destinés à être publiés dans le n°10 de La Vogue , avant que celui n’en soit empêché.
Celui-ci troqua Jeunesse(II à IV) avec Stefan Zweig , contre le droit de publier en fac-similés les Fêtes Galantes de Verlaine, dont l’écrivain autrichien possédait le manuscrit. Mais Zweig, désespéré par la montée du nazisme, décida de céder une grande partie de sa collection. Jeunesse est ainsi vendu à un grand collectioneur zurchois, Martin Bodmer. Le manuscrit se trouve aujourd’hui à la Fondation Bodmer à Genêve.
Jeunesse(I), Fairy et Guerre furent achetés des archives Messein par Lucien-Graux, à la mise en vente de la Galerie Charpentier, en juin 1957. Ils furent adjugés à 2 200 000 francs. Ils ont été préemptés par la Bibliothèque nationale de France, où ils se trouvent aujourd’hui.
Quant à Génie, il rejoignit la collection de Pierre Berès avec les douze pièces en vers de 1872, et cinq autres poèmes des Illuminations que le libraire avait achetés précédemment.




